Journal d'un crédule

Publié le par Jovialovitch


    Et les voix, les rires et les bruit indistincts ne forment plus qu’un seul son, difforme et massif, comme le chant lointain d’un improbable magma – d’une grosse bête. Horrible et perpétuel brouhaha. Moi, je ne parle pas, je regarde la scène et son rideau ; je vois des ombres derrière, mouvantes et inquiètes. Soudain : les trois coups !... Dans une ultime note, aiguë, joyeuse et satisfaite, la rumeur s’arrête – nous sommes dans les temps. Quelques toussotements feutrés laissent place au silence, et tandis qu’un halo de noir recouvre la salle, j’entends le rideau s’ouvrir, avec grâce et majesté. Voici l’acte premier.

    Je me trouve dans les tous premiers rangs, à quelques mètres seulement des acteurs. Ceux-ci sont frais, sans sueur et sans fatigue, encore eux-mêmes. Mais déjà les premiers enjeux se font sentir, et dans l’ombre de chaque tirade, je vois germer le nœud d’une intrigue. Le temps passe. Tous les protagonistes me sont familiers maintenant ; je connais leur nom, leur visage et leur voix. Je sais ce qui les lie aux autres. Je rentre peu à peu dans la pièce, et je sens derrière moi la salle qui fait de même. A peine dix minutes sont passées que déjà les personnages se substituent aux acteurs ; il semble que mes yeux se soient habitués au théâtre : je ne vois plus ni de déguisement, ni de récitations, ni même de jeu ou de mise en scène. Le mensonge de l’art me devient vérité ; et, sans même m’en apercevoir, je renonce à l’incrédulité.

    Dès lors les gestes, les voix et les regards ne me paraissent plus ampoulés, ni grandiloquents. Tous les êtres de cette scène ne paradent plus, et tout ce qui s’y passe brûle de la plus ardente humanité. Et dans la profondeur de chaque parole, dans l’ombre de chaque mot, je ne vois plus qu’une apparition, comme l’aveu passionné d’une vérité déchirante que je savais déjà ; et ainsi surgit de nulle part l’insécable nœud d’un drame qui tisse sur ces êtres la toile de la fatalité !... Je suis fasciné, absorbé – condamné à croire, encore et toujours à ce que je vois, sans force et sans volonté. Déjà, je pressens le dénouement de ce drame, je vois l’inaltérable machine qui s’est enclenchée, et serrant mon accoudoir de toutes mes forces, je prie, pour que ce que je redoute n’arrive pas.

    Et la pièce va vers sa fin. Je sais la sais déjà ; je sais le drame final, je le sais qui approche. Mais je ne veux pas qu’il arrive, je voudrais que tout s’arrange pour ces êtres que je regarde, que je regarde et que j’aime. Mais malgré mes absurdes espoirs, voici que la sublime héroïne, vient, en se confessant, mourir sur le théâtre. Je pleurs, ému, bouleversé par cette vie brisée, ce destin gâché par l’inflexibilité des dieux. Et soudain, je vois ces êtres lacérés de pleurs et de douleurs devant moi qui changent d’âme, qui se redressent, comme libérés, et qui regardent devant eux, fier et droits, épuisés souriants, pour la première fois… Ce sont les acteurs. Ainsi s’achève cette pièce, me dis-je. Et sans même réfléchir, je me lève et j’applaudis.  

Publié dans Journaux intimes

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LUEUR 13/04/2009 19:19

Beau texte.