Celui-là qu'il ne faut pas

Publié le par Jovialovitch


        N’importe lequel des convives aurait dit désert et inhabité ce coin-là de la pièce, tant l’ombre et le silence semblaient s’y trouver seulement, loin des bruyantes agitations de la fête alentour. Mais dans le secret de ce sombre renfoncement se dissimulait pourtant un homme immobile, d’un extrême silence, figé dans un sourire à la fois monastique et inquisiteur et dont le regard pâle et froid scrutait les invités, en brillant de cette étincelle que donne le plaisir de voir sans être vu. De l’autre côté de la pièce, vers la fenêtre entrouverte, à côté d’une chaise en bois de merisier, se trouvait un groupe d’hommes, qui parlait avec cet air gaillard qu’ont les groupes d’hommes quand les protocolaires affabilités de la réception laissent enfin place à la familiarité ; l’un d’eux alluma une cigarette, l’autre, un cigare. Un frisson parcouru l’échine poussiéreuse de l’homme tapi dans l’ombre ; et sans être vu de quiconque, il s’extirpa de sa ténébreuse encoignure, pour rejoindre avec une sorte d’empressement ce groupe d’invités. Il avait une ressemblance naturelle avec Marcellin Berthelot ; sans doute s’efforçait-il de l’accentuer par les artifices de sa toilette.

       « Bonsoir messieurs ! dit-il, en s’approchant des cinq ou six individus qui avaient de loin retenu son attention. Excusez-moi de vous apostropher ainsi, avec si peu de tact et autant de brutalité, mais je crois savoir que l’un d’entre vous est, pour ainsi, dire, le maître de cérémonie ?... » « En effet, me voici !... » dit l’un d’entre eux. « Ah, fort bien. J’étais venu à vrai dire vous faire tous mes compliments, car jusqu’à présent, cette soirée a été positivement charmante. Il est bien rare, hélas, d’avoir la chance, l’honneur et l’avantage de participer de nos jours à de si agréables réceptions, où la noblesse des hôtes n’a d’égale que la distinction des invités. » « Eh bien monsieur, je vous suis très reco…. » « Notez bien cependant que je dis jusqu’à présent. Car voyez-vous, à l’instant même où je décidais humblement de vous faire part de mon admiration et de ma gratitude, voici que deux ignobles rustres, dépourvus du plus élémentaire savoir-vivre, se laissèrent piteusement aller à la consommation néfaste et hautement cancérigène de leur poison nicotinique, souillant de leur trivialité infâme l’air pur de cette respectable pièce, où respirer était un plaisir, avant que cela ne devienne un calvaire, par l’effet de leur inqualifiable obscénité. » Il s’en alla, le torse bombé, et les traits travaillés par une savant expression de mépris teinté d’indifférence ; un hum léger termina son geste, comme l’hautaine signature du travail bien fait.

        Il retourna dans son coin, satisfait, reprenant ses observations. Le groupe d’homme était dépité ; les deux fumeurs cherchaient honteusement un cendrier. Mais déjà, l’homme de l’ombre regardait ailleurs. Plus à droite, un invité qui semblait ne connaître personne, venait de boire son troisième verre de Ricard. Il alla lui rendre visite. « Bonsoir, monsieur !... alors cette réception, comment la trouvez-vous ? » « Eh bien ma foi, je dois dire que l’ambiance est assez bonne ! » « Oh ça !... J’imagine que vous n’avez aucun mal à la trouver joyeuse ! N’est-ce pas ?... regardez bien autour de vous mon brave. Les gens sont habillés fort élégamment, et ma foi, de diverses couleurs… Mais je vous l’affirme : vous êtes bien le seul à être venu en gris ! » « Monsieur, je ne vois pas ce que vous voulez dire ? » « Ce que je veux dire ? Je veux dire que c’est là votre troisième apéritif !... A ce rythme, mon brave, vous allez finir dans un état d’enivrement que les convenances les plus rudimentaires interdisent formellement ! Et comment allez-vous rentrer chez vous ? En voiture ? Pouah !... » S’éloignant : « Bonne soirée, monsieur l’éméché !... en espérant que ce ne sera pas la dernière ! »

         Dans le coin à nouveau, l’homme de l’ombre guette encore. Il veille prêt à surgir. A tout moment. Et si on lui demande, à la fin de la soirée, qui il est, il n’hésitera pas à répondre, fièrement, de sa voix claire et chevrotante : « Mais madame, je suis l’Etat français ! » Ah !... quelle bonne bombance !

Publié dans Nouvelles enivrées

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