Cap sur La Rochelle ! (Chant XVIII)

Publié le par Jovialovitch


 

     La folle traversée d'Aïdigalayou s'achevait enfin, il était passé par son chemin de croix, par sa via dolorosa, ou plutôt sa via jovialis, et il arrivait, crucifié, au carrefour qu'un homme venait tout juste de nommer avec une ironie parfaite et une semblable méchanceté, le « carrefour des culs-serrés », c'est ici que le vénérable Aïdigalayou au sourire énigmatique, ressuscitait. Jovial avait été son dieu libérateur, il l'avait envahi subitement et c'était des spasmes d'une incalculable violence qui avaient percé le corps du prophète dans un châtiment de bonheur sublime. Aïdigalayou pensa qu'il allait mourir alors même qu'en lui la frénésie la plus grande se déversait dans une sérénade ignée ; cependant, la singulière chance qui l'avait fait par ici passé, la délaissait maintenant et Aïdigalayou était à nouveau plongé dans les ténèbres de la nuit et de la solitude. Seule son ombre l'accompagnait dans cette marche nocturne, où, après la tempête qui avait eut lieu, il voguait sur une mer calmée, anormalement inerte après tant d'éloquence ; seule son ombre qui laissait dans un ressac majestueux : « Cap sur La Rochelle ! Cap sur La Rochelle ! Cap sur La Rochelle ! »

     Mais Aïdigalayou, qui se donnait d'excellentes raisons de mépriser sa solitude, fit demi-tour, et tel un disciple de l'Éternel Retour, repassa par la rue aux prodigieux sacrilèges. Il remonta comme s'il sondait un vieux souvenir le fleuve féérique et impassible, infernal et désolant. Quelle ne fut pas sa surprise, au milieu de sa remontée, quand il aperçut, mon dieu qui ? L'homme-calembour ! qui se tenait avec orgueil devant une horde de disciples, eux-mêmes plongés dans une débauche totale ; tous dansaient avec affairement de sorte qu'ils formaient une farandole délirante autour de leur saint-patron, l'homme-calembour à l'étrange faciès. Frappé de voir pareille folie mystique, Aïdigalayou s'approcha de son vieil ami et lui dit : « Mais quelle surprise que de vous retrouver là ? » « Comment, vous êtes étonné, répondit-il, mais vous n'êtes pas au courant ? » « Au courant de quoi, demandait Aïdigalayou d'une voix forte que les cris festifs recouvraient totalement ? » « Regardez le ciel ! Regardez les astres, et la Lune. Et voyez cet horizon écarlate, là-bas, au loin. Cela ne vous dit-il rien ? » « Mais enfin, que se passe-t-il, palsambleu ? » demandait encore Aïdigalayou qui était entraîné dans la foule dansante au comble de l'extravagance. «Que se passe-t-il ? ». L'homme-calembour s'agitait comme un beau diable ; on l'aurait cru habité par le démon, et Aïdigalayou était stupéfait, quel était donc l'événement qui se préparait dans une telle exaltation ? Il y avait certes ce ciel, et cette lune, et ces astres ; il y avait bien cet l'horizon, d'un rouge sanguinolent, là-bas, mais que signifiait donc tout cela ?

     Les chants qui s'élevaient maintenant de la cavalcade furieuse disaient avec entrain « Cap sur La Rochelle ! Cap sur La Rochelle ! » Était-ce l'influence d'Aïdigalayou ? C'était intolérable. « Dites-moi, je vous en prie, je vous en conjure, dites-moi ce qui se passe ? » Mais on ne lui répondait pas. L'homme-calembour n'y était pour rien car, le bougre employait toute son industrie à gesticuler et puis à bourdonner dans l'atonalité la plus intolérable, des bruits étranges que la décence empêche au narrateur de reproduire ici afin de ne pas heurter l'ouïe des personnes fort peu au courant de ce genre de dissonances qui pourtant exerçaient dans l'impétuosité des réjouissances, une fascination suprême. Comme Aïdigalayou demanda avec une avidité renouvelée, pour la centième fois, ce qui se passait ; l'homme hilare répondit en implosant « Mais c'est la Nuit du CalembourLa Nuit du Calembour à laquelle la terre entière est conviée ! Vous n'étiez pas au courant que la Nuit du Calembour se préparait ? Mais elle est imminente ! Elle est proche pour chacun de nous ! Je n'ai qu'un seul but ! Alors hâtez-vous, tous autant que vous êtes ! Humez cette nuit, elle annonce dans ses embruns notre cérémonie bien-aimée et tant attendue ! Partons dès à présent ! C'est la Nuit du Calembour qui resplendit, rouge sang, à l'horizon ! La Nuit du Calembour ! La Nuit du Calembour ! Cap sur La Rochelle ! Cap sur La Rochelle ! Cap sur La Rochelle ! »



- FIN DU LIVRE PREMIER -

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phlaurian (éternel homme-calembour plongé depuis cinquante-trois heures dans une nuit agitée!) 10/04/2009 10:27

je m'en vais vous en faire un beau, moi, de calembour! c'est, d'ailleurs, vers les nuits les plus noires qu'on a tant de mal à respirer entre ces mots qu'on en veut beau de l'air!

(certes, l'étroit présent que je vous fît se dit si peu au courant de son étrange idée qu'il la dit: «sonnant!»)

haha (et bien malin qui y comprendra quelques choses!)