Aïdigalayou était ivre de bonheur. Il marchait au hasard de sorte que ses pas étaient
guidés par Karl Schtroumpf dont la musique était encore jouée, quelque part en sa tête. Voilà longtemps qu'il avait renoncé à retrouver Le Bituron, ni même sa sainte demeure. Pour le
moment, il propageait sa joie à travers le silence accablant et le vide d'une ville dépourvue de vie nocturne. Pourtant, la joie qui le faisait chanter et danser, cette joie-là n'était encore
rien car Aïdigalayou se rapprochait dangereusement de l'épicentre d'où se propageait des flots de festivité, du moins le croyait-on ; c'était-là le seul endroit où l'on trouvait un peu d'allant
en cette cité que la mort agrafait.
Aïdigalayou arriva, au détour d'une rue d'une parfaite uniformité, sur une place
singulière qui était surélevée et qui virait sur la gauche, de sorte qu'elle déployait pour elle une harmonie sans pareil. A sa droite, Aïdigalayou vit un long boulevard fort large. Mais c'est
une faible lueur violacée, qu'il perçut à sa droite la plus extrême, qui attisa son auguste curiosité. Il alla dans cette direction et s'engouffra dans le parme tout entier ; par ce geste, il
pénétrait conduit par son seul instinct, dans le vacarme qui luisait au bout. C'était une rue tortueuse, d'une faible largeur, montant en peu ; on ne pouvait en voir la fin car tantôt elle virait
à droite, puis ensuite, à gauche. Aïdigalayou fut stupéfait de voir autant de gens qui s'amusaient, mais qui s'amusaient de façon étrange. D'ailleurs, tous autant qu'ils étaient, ces individus
paraissaient insolites en leur personne. On ne pourrait dire précisément, ce qu'il y avait de baroque, cependant, chacun des visages était rempli d'une souveraine grâce, ce qui ne laissait de
frapper Aïdigalayou qui aurait voulu parler à ces gens-là. Seulement, il pensait qu'il était-là, naviguant, au milieu de cette rue qu'il croyait être un canal, entourés par des êtres étonnants,
des sirènes s'agitant de part et d'autre de sa barque, comme un spectacle qu'on lui jouait ; la joie semblait si étrangère à cet endroit ; ce n'était pas des comportements festifs, non c'était la
fatigue la plus nauséeuse qui s'épanchait dans une eau stagnante. Dans cette vallée de larmes où chacun riait sans raison, juste par habitude, Aïdigalayou était bouleversé, il n'avait jamais vu
pareille chose. Tout bougeait autour de lui au point de former des amas incolores qu'il franchissait au fur et à mesure qu'il remontait la rivière impassible, dans une souveraine lenteur. Le
chant des voix qu'il entendait, comme le flot des vagues, lui paraissait jusque là tout doux ; mas soudain, le flux et le reflux devint tempête, et à ses oreilles, il n'oyait plus que le bruit,
la fureur et la violence d'une rue qui était comme la dernière veine où le sang coulait encore dans une agitation finale ; toute la ville avait perdu son liquide, et le cœur ne battait plus
qu'avec un épuisement immense proche de l'agonie.
Aïdigalayou stoppa net devant une créature dont il n'avait jamais soupçonné l'existence,
et qui pourtant était là, devant lui, à quelques pieds. Mais en fait, cette créature était reproduite un peu plus loin, elle était comme les autres et Aïdigalayou était cerné de part en part ;
heureusement, la rue s'achevait bientôt, et là, tandis qu'il touchait au foyer primordial, à la source du cours d'eau qu'il venait de remonter à contre-sens, Aïdigalayou se métamorphosa et se fit
jovial : il sentit croître en lui une force extraordinaire, plus puissante que sa propre personne, il se sentait maintenant libre au point de ne craindre plus rien qui soit humain, ou qui soit de
cette terre, ou de cette vie ; il avait oublié qu'il était là, en fait, il était ailleurs, et tout entier ; sa présence n'était que le support de son absence, elle-même fondement de son lien
indéfectible qui le liait au monde. Jamais il n'avait éprouvé une telle joie, si cela en était une ; il était le plus grand, le plus insolent, le plu éveillé de tous les hommes ; son bonheur
paroxystique niait de façon prodigieuse le malheur infini des gens heureux ; il était mince, il était beau, il sentait bon le sable chaud, il était... « Je suis Jovial ! »
disait-il ; il était Jovial.
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