Fafouette : cinquante-deuxième - Les Bordéliques

Publié le par Jovialovitch


      Mes très chères ouailles, votre maître, père et modèle Fafouette est de retour !... et avec la mine sérieuse et mélancolique qu’ont les penseurs quand ils s’apprêtent à mettre la main à la pâte de la pensée universelle ! Car je vous le dis : le sujet d’aujourd’hui est tragique, digne et difficile ; il est de ceux dont on ne peut réfléchir sans verser quelque larme, de ceux dont la gravité vous étreint le cœur autant que l’intellect. Mes très chères ouailles, je vous le dis : notre exposé porte sur un abominable fléau, une tare sans nom (ou si peu), une calamité atroce dont les tentacules ont avili l’agrément de chacun et la quiétude de tous. Je veux bien sûr parler du « Bordel, et de ceux qui le font » – en un mot : des Bordéliques.

    « Ils sont nos premiers ennemis, quand ils s’échappent en rêvant des pâturages du rangement » disait le poète. Et il avait raison. Les bordéliques sont aux honnêtes gens ce que le froid est au frileux. J’en veux pour preuve l’insalubrité radicale du lieu de vie bordélique : le désordre y règne en tyran, et la civilisation en est ostracisée ; la notion même de « place » se meurt, étouffée sous des amas de n’import quoi ; le hasard remplace la femme de ménage ; et l’envers et l’endroit se confondent jusqu’à ne plus exister l’un pour l’autre. Tomber nez à nez avec la chambre d’un bordélique, c’est quelque chose d’effroyable, une sensation atroce, comme une décomposition de l’âme, un spasme affreux de la pensée et du cœur, dont le souvenir seul donne des frissons. 

       Or, voici la vraie question : qui sont les bordéliques ? Mes très chères ouailles, pour moi, cela ne fait pas doute : les bordéliques, ce sont des gens d’ailleurs. Voyez-vous, ceux d’où le bordel vient sont détachés d’eux-mêmes. Leur conscience est comme une mèche coupée en deux, dont la flamme ne pourrait jamais rejoindre le suif. On pourrait dire que dans leur esprit, le but éclipse les moyens. Chaque action se fait comme hypnotisée par le but qui l’inspire, sans prendre en compte les moyens mis en œuvre pour l’obtenir. Tous les gestes se précipitent vers la réalisation du but, en oubliant les étapes qui y mènent, et cela au moment précis où elles sont exécutées. Cela ne veux pas dire, par exemple, qu’un bordélique aurait du mal à boire un verre d’eau. Cela veut simplement dire qu’une fois désaltéré, le bordélique aura laissé derrière lui un verre d’eau à moitié vide sur la table, une bouteille débouchée tout à côté, et un frigo béant.

         Le bordélique se définit comme celui qui ne ferme pas les tiroirs qu’il ouvre, qui n’éteint jamais les lumières dont il n’a plus besoin, ni même l’eau du robinet une fois qu’il s’est lavé les mains. Le bordélique est ailleurs, la conscience plongée dans une sorte de torpeur insouciante et tendre, qui flétrit ses gestes et endolorit ses réflexes. Quand le bordélique s’en va, il y a longtemps qu’il est partit. Il va de pièce en pièce, accumulant des objets qu’il ne voit pas, dans un désordre qu’il ne sent pas. Il est déjà loin. Le bordélique voit son bordel passer comme un rêve, il est comme un souvenir oublié avant même d’être remarqué. L’aisance qu’on a dans les rêves, le bordélique l’a toujours, même quand il se lave les dents. Même quand il se ronge les ongles.

         Voici donc mon avis sur les bordéliques. Mes très chères ouailles, je ne peux vous souhaiter que deux choses : premièrement, ne jamais vivre sous le même toit qu’un bordélique ; secondement, être vous-même l’un de ces parasites détestables, et à l’égard desquels la colère et l’exaspération se mêlent de tendresse. Les bordéliques sont à mon image : ils sont des êtres d’exception. A bientôt, mes très chères ouailles que j’aime. 

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