Les Carnets du dictateur, l'émotion

Publié le par Jovialovitch



 

5 de avril

     Les dictateurs sont de retour. J'ai regagné dans la soirée mon vieux bunker après un voyage exténuant où j'atteignis un tel niveau de fragilité que je m'imaginait marchant, les yeux bandés, sur un fil, prêt à choir à tout moment, d'un côté ou de l'autre de cette corde funambulesque, et pourtant j'arrivai enfin, miraculeusement ; je pénétrais pareil à un héros dans mon palais de jadis, qui fut détruit et qui est à nouveau neuf, quel miracle que ce bunker qui renaissait devant moi comme je renaissais devant lui, quand j'arrivai tout à l'heure, ému mais plus triomphal que jamais, impérial, fier et plein d'orgueil, je venais rappeler que j'étais messianique, sauveur, et que j'étais mort, puis ressuscité, et que je venais ici chargé d'une mission secrète mais primordiale ; je répétais que mon départ n'était en fait que pour mieux revenir ; j'affirmais que mon bunker était éternel, et que moi-même, ayant affronté la mort, j'étais ici jusqu'à la fin des temps : mon immortalité était celle d'un dieu et ma perfection, celle d'une femme.

      A mon entrée éclatante, on se prosterna devant mon auguste personne ; je me prenais pour un aigle royal au plumage majestueux ; on me mena jusqu'à mon bureau où se trouvait un vieillard indigne de mes yeux, il était endormi et sa médiocrité dégoulinait en un torrent de graisse débordante, de part et d'autre de la chaise sur laquelle il trônait sans fierté, sans honneur, sans vie, pareil à un démocrate ; j'hurlais si fort sur ce dictateur malade qu'il chuta et partit sans plus attendre. Je retrouvais ma chambre, quelle émotion. C'était là que j'avais fait mes débuts et puis que tout avait fini, et que maintenant, tout recommençait. Je me jetais dans mon lit mais je fus pris d'un telle migraine que je dus en sortir immédiatement ; peut être l'émotion était trop immense.

     Je décidai de faire un grand discours à tout mes hommes que je voyais avec l'œil bienveillant du grand-père sur sa famille, ou encore avec l'œil indulgent du sage sur l'humanité pitoyable ; mais m'avaient-ils reconnu au fait, tout ces hommes qui furent jadis sous mes ordres despotiques ? J'allai les voir, tous, et je leur serrais la main, et je leur disais, alors vous reconnaissez votre vieux dictateur ? Hein. Certes ils me saluèrent avec respect, seulement je n'arrivai pas à savoir s'il s'agissait d'un leurre diabolique ou bien d'une réelle affection, et d'une sympathie à mon égard. Il me fallait bien faire un discours pour annoncer qui j'étais. Mais allaient-ils me croire ?

     « Mes amis ! Comme vous le voyez, les dictateurs sont de retour ! Je vous ai laissez il y a bien des mois, peut être une année même, peut être cela fut pour vous une éternité, mais celle-ci prend fin aujourd'hui car j'ai décidé de revenir pour vous sortir de la torpeur, de l'ennui et du déshonneur qui s'est abattu sur vous dès mon départ qui fut forcé par quelque nécessité, mais enfin n'en parlons plus car maintenant finit la nuit, voici le soleil qui se lève à nouveau sur vos visages encore pétrifiés par l'ombre et la poussière ; ne vous inquiétez pas, ce n'est plus l'échec que je vous propose, ce n'est plus la billebaude que j'amène, non en vérité j'apporte la guerre. Mes amis, il n'y a plus de dictature, il n'y a plus de dictateur ; devant vous se dresse un empereur, l'empereur de tous les hommes ! Je vous offre l'Empire, je vous offre le monde : bientôt resplendira sur le monde le triomphe ; nous allons mettre fin à l'échec tout puissant qui mine nos pays, et nos femmes et nos enfants ; fini la liberté, fini le bunker, fini le monomaniaque, fini moi-même, fini le chaos et le désordre, je veux la beauté, le caractère, la fougue, l'audace, le plaisir, m'a-t-on compris ? Je ne veux plus d'aucun régime, d'aucune constitution, d'aucune loi, je ne veux rien qui fut échec, je veux une seule loi, une seule nation, une seule splendeur, une seule émotion, une seule larme dans vos yeux ému par ma grandeur, ma seule grandeur, ma seule audace, ma seule dignité, ma seule vie, ma seule victoire, ma seule parole, mon seul.....un seul régime, le régime.......le régime originel, le Régime de La Rochelle ! »

     Ainsi commençait la plus grande destinée humaine qui fut jamais.

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