Les Carnets du dictateur, la liberté

Publié le par Jovialovitch


29 de mars

     Ma guerre contre la liberté prend des proportions tout à fait retentissantes ; en fait je ne cesse de m'imposer des contraintes, chaque jour, autant que possible, et ainsi j'accomplirai peut être un jour le grand-œuvre, à savoir l'éradication totale de cette liberté que je hais plus que tout au monde ; car toute ma vie durant j'en fus la victime élue, ô détestable liberté. Et pour mieux la détester, j'ai donné un nom à ma liberté, je l'appelle Célestine.

     Je ne compte plus les jours, ni les heures que je passe à voyager seul ; Célestine, que j'ai semble-t-il définitivement laissé tout là-bas, loin de moi, je ne veux plus la voir jamais, et si elle me revenait par je ne sais quelle ironie fallacieuse, je mettrais fin à son existence et j'en aurai enfin terminé avec mon passé. Pour l'heure, je traverse maint villages tous plus laids les uns que les autres ; et dans chacun, confronté à un tel niveau de vilenie, je me mets à pleurer de désespoir, et dans mes larmes s'écoule celle que j'aime, La Rochelle. Cependant, mon exil doit m'apprendre que je ne la reverrais plus jamais, et que d'ailleurs, le destin qui m'appelle de son cri fulminant est plus fort que tout cela ; maintenant cher Journal, Cap sur le Bunker !

     Je ne cesse de m'imaginer mon retour au bunker, parmi mes hommes, etc. Est-ce que quelqu'un m'aura remplacé ? Y-a-t-il un dictateur par intérim ? ou alors espèrent-ils mon retour depuis vingt-cinq ans, jour et nuit, moi étant leur Ulysse alors même que tous autant qu'ils sont, sont pour moi ma Pénélope ? En vérité je n'en sais rien ; et si je dois être Ulysse alors me faudra-t-il vaincre des milliards de prétendants qui s'acharnent à vouloir s'emparer de mon empire, lequel je m'apprête à ériger dès mon retour ; d'abord, est-ce qu'on me reconnaîtra ? Il est vrai que j'ai fuis, sur un échec, et il n'est certes point aisé pour moi qui suis homme, de revenir, de cette façon, si puissant que je sois ; il me faudrait avoir la force d'un Napoléon ; il me faut m'élever et cesser de retomber dans l'écueil de l'échec flétrissant qui m'empêche de prétendre à la grandeur et au triomphe ; mais déjà, en disant cela, je fais éclater à ma propre figure, l'étendue immense de mon insuccès magistral ; ô que ma souffrance est terrible. Si je pouvais en finir maintenant avec cette chienne de vie.

     Impossible pour moi de poursuivre. Ça n'en vaut plus la peine, je suis fini, foutu ; il ne me reste plus qu'à mourir noyé, à trente-cinq ans comme n'importe quel homme un peu digne. Tout homme digne devrait mourir à trente-cinq ans, voilà la nouvelle contrainte que je m'impose, une de plus parmi mon éthique despotique. Maintenant, il est certain que j'étouffe, que je suffoque mais c'est le prix de ma lutte contre ma liberté, mère de tout échec, et sœur de la médiocrité ; je chie sur Jean-Paul Sartre.

     Quelle souffrance, je ne pourrais me relever d'une telle chute, je me sens défaillir ; imaginez Journal, vieux copain, si je devais entrer tout de suite dans mon bunker ; mais je me ferai tuer immédiatement, un tel niveau de faiblesse est tout bonnement mortel. Comment puis-je franchir les remparts de la ruine ? Il faudrait que je me fisse Sauveur, ou Dieu lui-même, seulement on me croira fou, et puis on se rira de moi, comme d'une vieille saucisse, malheur à moi, pourquoi donc fallait-il que je quittasse cette satanée prison ? Misère, misère, et infortune ; il me faudrait tout reprendre depuis le début même, et aussi cesser d'écrire tout cela car chaque mot est un nouvel échec qui s'ajoute au précédent, ne formant pas simplement des phrases d'échecs, mais encore une destinée, la mienne, qui se fracasse contre des rochers déchirants et me faisant peu à peu agoniser jusqu'à ce qu'enfin je m'échoue définitivement sur la plage, comme un gros poisson fatigué de vivre, et rempli par la nausée du temps, m'échouant devant des ensuqués ; moi-même laissant échapper mes derniers râles, avant d'expirer sur la plage délaissée, un matin de printemps, et de me décomposer enfin, au soleil fébrile, comme jadis, moi qui chantait le Monomaniaque.

Commenter cet article