La Berezina (Chant XV)

Publié le par Jovialovitch


     Mais il y eut cependant l'entracte, ce qui permis à Aïdigalayou de se remettre de tant d'émotion ; et au signor Bituron, qui avait enfin retrouvé la conscience, de s'en aller, de partir loin, et de quitter cet opéra de malheur où il ne pouvait lutter, lui le séducteur, lui le vénitien, qui ne pouvait se maîtriser car l'émotion était bien trop intense. Aïdigalayou songea à partir, mais la curiosité d'entendre et de voir La Berezina le retenait d'une part, et puis, renoncer à tant de beauté pour accompagner un pauvre homme incapable de supporter le sublime, voilà qui était fâcheux, et comment ! pour Aïdigalayou, Jupiter sur le Pic de la Gaudriole. Alors Aïdigalayou salua Le Bituron qui se retirait ; il s'aperçut de sa solitude, mais l'obscurité se fit dans la salle, et le rideau s'ouvrit, et commençait le second acte.

     Thierry Vaysse dirigeait avec les dernières forces qu'il lui restait ; il transpirait tellement quand il dirigeait du Schtroumpf qu'il se voyait obligé de prendre des douches entre chaque acte, mais son épuisement n'en était pas moins immense, et à la toute fin, ce n'est plus guère qu'avec l'énergie du désespoir qu'il jouait, tournant le dos à un public totalement euphorique, épuisé, détruit ; un véritable champ de ruine qui gisait-là, périssant sous les assauts de La Castelli, d'Il Biturono, de La Berezina bientôt, et de Schtroumpf lui-même dont la musique était bien plus un bombardement atomique qu'une saynète pour enfant de chœurs.

     Aïdigalayou, fort endurant, parvenait encore à se retenir, afin de ne point exploser ; cependant, il était terriblement déchiré par la musique de Karl Schtroumpf qui lui semblait à la fois foudroyante, mais encore capable d'une telle précision, d'une telle audace, bref d'une telle profondeur, qu'elle semblait parfois comme un immense aigle s'agitant dans le théâtre, et ayant pour victime, autant de spectateur incapables de supporter un tel rapace tout aussi fier que puissant.

     Mais soudain, les percussions s'agitaient, l'on sentait qu'un événement incroyable allait avoir lieu, une guerre mondiale ou une fin du monde, ou l'arrivée d'un sauveur ; stupeur chez les spectateurs ! Attente insoutenable ! C'est un grand commencement ! Une aube magnifique, un destin impérial qui doit avoir lieu, et enfin, elle surgit ! dans une éblouissante clarté, tandis que Thierry Vaysse entrait dans une transe mystique, et elle se mit à chanter de sa voix singulière qui transperçait les cœurs et éprouvait les têtes ; La Berezina ! La voilà ; elle avait une robe noire interminable ; c'était l'heure de son entrée ; soit elle échouait lamentablement, soit elle triomphait ; tout reposait sur ses épaules ; et l'opéra, et la dignité de Thierry Vaysse, et le prestige de l'orchestre , et enfin son honneur, à elle, La Berezina, elle le détenait dedans sa voix, et c'est bien là l'unique chose qui intéressait la diva, car dans sa haine pour La Castelli, elle devait montrer, et faire éclater à la face du monde que la plus grande de toute, c'était elle, oui c'était elle seule, La Berezina ! Et elle ouvrit alors une large bouche, de là sortit l'aria le plus divin qu'aucun compositeur n'eut l'idée de composer jamais ; voici, elle chantait : « CAP SUR LA ROCHELLE ! » « Caaaaaaaap suuuuuuuur laaaaaaaa Roooooocheeeeelllllllle ! » Aïdigalayou eut un soubresaut et dût lutter pour ne pas tomber en syncope, il fit un effort considérable tandis que la salle s'évanouissait comme un seul homme, dans une mort générale.

     Et La Berezina de poursuivre l'aria qui durait pas moins de dix minutes et qui était d'une difficulté d'exécution extraordinaire ; combien de chanteuses s'étaient cassées les dents devant un tel Everest à gravir ; La Berezina chantait pourtant cela avec une apparente facilité, ce qui témoignait de sa suprématie et du règne tyrannique qu'elle imposait au monde, à Thierry Vaysse même, qui était à ce moment-là à genou, la tête en direction du ciel, et l'homme tout entier, en extase devant un instant rare, où il eut été impossible de ne pas succomber.

     Aïdigalayou était bouleversé par la musique, et par la voix de La Berezina, et par l'opéra lui-même, chef-d'œuvre d'habileté et d'intelligence ; jusqu'à la dernière note il resta dans une immobilité totale ; quand ce fut à nouveau l'entracte, son visage était tout à fait flegme et d'une banale normalité ; seulement à l'intérieur, il n'y avait plus rien qu'un écartèlement de douleur qui le faisait saigner de toute part ; il fallait résister alors même que des ambulanciers ramenait sur un brancard le génial Thierry Vaysse, Maestro de deux Diva !

Publié dans Carpatisme(s)

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Anne Onyme 28/03/2009 17:12

MORT A LA BEREZINA !
La Castelli vaincra !