Il Biturono (Chant XIV)

Publié le par Jovialovitch


 

11.


     La clameur. Elle accueillie Aïdigalayou, et Le Bituron, la clameur schtroumpfienne aux élans vertigineux, et aux envolées célestes ; les deux hommes étaient stupéfaits car rien de comparable n'avait jamais été joué ; cette musique allait dedans les cœurs à la mesure de la prétention et de la bravoure de la baguette intrépide du chef, Thierry Vaysse dont chacun reconnaissait le génie d'interprétation du répertoire schtroumpfien dans son intégralité la plus absolue et la plus magnifique. Karl Schtroumpf avait toujours considéré Il Biturono, opéra tout marqué d'italianité, comme un bijou musical, plus encore, comme une tentative de palper d'un doigt irrésolu la possibilité de la perfection. Mais ce soir-là, Karl Schtroumpf n'était pas simplement tombé dans les mains fabuleuses d'un chef inouï, non pas ! mais encore dans la voix pétrifiante de La Castelli, chanteuse qui incarnait pour certain la diva schtroumpfienne par excellence, à la plus grande indignation des autres.

     L'ouverture était vive ; on disait que transparaissait tout le bonheur que Schtroumpf avait connu quand il était arrivé en Italie et qu'il y avait vécu ensuite une grande partie de sa jeunesse, dans une joie qui l'avait uni, indéfectiblement, à cette terre méditerranéenne. Le Bituron ne pouvait supporter une telle claque car à lui aussi, tout lui revenait, et c'est pour cela qu'il se mit à pleurer tandis qu'il n'était pas passé deux minutes de l'ouverture joviale. Le moment sacré dont avait souvenance Le Bituron touchait certes Aïdigalayou, mais c'était plutôt cette musique qui le violentait tant, au point que quand enfin l'ouverture était achevée, les deux hommes étaient effondrés en larmes.

     Et puis enfin, dans un océan d'applaudissements, surgit soudain les premières notes de l'édifice Il Biturono, qui jaillissait pareil à un jet d'eau s'élevant au-dessus de la ville, et des montagnes, un jet d'eau culminant comme le Pic de la Gaudriole lui-même ; et Aïdigalayou frémit quand il ressentit cette musique surgir en sa propre personne ; en fait, dans la salle toute entière s'élevait de multiples jets d'eau, dont les gouttes infinies et associées formaient la nécessité et l'absolu de cette musique puissante, sublime et schtroumpfienne.

     Bientôt La Castelli allait entré sur la scène et Aïdigalayou était impatient d'entendre une voix qu'on disait inégalable ; Le Bituron souffrait de son côté l'attente de son homonyme, et homologue, et double, Il Biturono, personnage insolent à l'aspect juvénile, au visage purpurin, au teint pâle et à l'âme pure. La Castelli était là ! A peine avait-elle prononcé les premiers mots de l'aria Mio caro Il Biturono, que la salle en émoi, ne pouvait plus contenir sa frénésie, même l'orchestre semblait prêt à craquer mais le vaillant Thierry Vaysse luttait corps et âme pour maintenir l'unité fusionnelle de la voix, et de la musique qui s'alliant, s'hissaient à une telle hauteur que le théâtre tout entier pouvait s'écrouler sur lui-même à chaque instant, mais cela était peu de chose relativement à cette musique qui sortait de la bouche d'une diva dont la conséquence avait été de déchirer les cœurs de chacun des auditeurs qui s'évanouissaient parce que rien au monde n'avait jamais égalé une telle violence, à qui savait l'entendre.

     Le Bituron qui suffoquait, eut pu succomber à son propre ravissement quand sur la scène était apparut Il Biturono, et qu'il eut l'idée de se jeter du balcon, mais Aïdigalayou l'en empêcha, alors Le Bituron s'évanouit et Aïdigalayou larmoyait dans une extase qui pourtant n'était rien encore, à côté de ce qui allait bientôt venir : l'aria, la fin de l'Acte II, La Bérézina !

Publié dans Carpatisme(s)

Commenter cet article