6.
Le repas était pris, et Le Bituron s'engagea
sur un immense canapé Louis XV, et invita son hôte à disposer d'un fauteuil gondole non moins imposant. Ici, les deux hommes allaient se raconter mutuellement leurs vies, bien qu'Aïdigalayou
avait déjà parlé à ce sujet, mais l'avisé Bituron n'avait encore rien dit. Racontez-moi votre vie pria sans plus attendre Aïdigalayou qui vit un
large sourire s'esquisser à ces mots sur le visage purpurin de son aimable maître. « Oui, oui, je vais vous raconter, seulement....ma vie est une vie d'échecs répétés ; et il se mit à
pleurer ce qui gêna immensément Aïdigalayou au sourire singulier. Et puis enfin il reprit : « C'est en Italie que je suis né, je suis Vénitien ; c'est là-bas, à Venise, que j'acquis le nom
devenu fameux, tout autant qu'un Don Juan, ou d'un Casanova, le nom d'Il Biturono, que je modifiai dès mon arrivée en France en un Le
Bituron de bon aloi. Je suis né parmi des femmes ; mon père, héritier d'une famille riche, et lui-même commerçant s'était constitué une fortune
considérable, bien que la maladie l'ait fait succomber au seuil de sa quarantième année. Je fus son unique fils, jeune frère d'une sœur qui m'avait précédé de deux années. Très tôt je me montrais
insolent, fougueux, je riais et faisait rire au point qu'on me mis à plusieurs reprises dans une maison de redressement, mais comme on eut une peine infini à me voir partir, on eut pitié de moi
et on me fit libérer de la sordide affaire.
« Si étonnant que cela puisse paraître, le jeune
libertin que j'étais, séducteur bien que voué à la solitude, je perdis soudainement toute ardeur, je devins tout à fait silencieux car j'étais tombé malade et que je cessais d'être un jeune
garçon ; c'est ici que commencèrent à s'enchaîner moult et moult échecs, comme une malédiction dont j'étais la victime élue ; je demeurais dans un mutisme insupportable qui attirait sur moi ma
propre honte ; pendant dix années au moins au lieu de me soigner je préférais m'accoutumer de ma maladie en l'aggravant sans cesse ; il me fallut enfin comprendre que ma vie était un échec
effroyable, ce qui jamais ne dût arriver si je n'avais eu la sottise de me mettre malade ; en fait il m'avait manqué un père pour bien m'éduquer : mon éducation était un échec. Et seul, c'est à
moi que revenait le privilège, dur, de participer à mon apprentissage forcené, à savoir de tenter de guérir de cette maladie originelle, j'en parle comme d'une déchéance, mais c'est bien de cela
qu'il s'agissait, cependant je mis tellement de temps à la bien cerner. Mais donc, je m'efforçais de retrouver mon moi d'avant, celui de ma
lointaine enfance qui cavalait fièrement, et qui partait pourtant d'un si bon pas. Je me mis en ce temps-là à étudier et le droit, et les sciences, et la philosophie, puis je visitais l'Europe où
je vis des nations allant s'effondrant, et des beautés incomparables flottant sur une blessure sanguinolente, comme des nénuphars sur un eau noire à la profondeur incertaine : ce que je vis,
c'est un nihilisme baigné de soleil. Il me fallait maintenant choisir entre les ténèbres du nihilisme ou le soleil d'Apollon ; plonger dans les forêts à l'assaut du mal, ou m'hisser sur les toits
et y vivre, du dégoût à l'appétit, et de l'appétit au dégoût ; enfant de Venise, je me devais de choisir les toits et dès ma vingt-deuxième année, j'y vécus, m'endormant au soleil et me levant
avec lui ; je sautai de toits en toits comme un chat solitaire, et je chantais la..... laaa........ laaaaaaa ! ; à cet instant Le Bituron cessa son récit et demanda
qu'on mette de la musique.
« Et je continuai à vivre, voué à un seul but :
me guérir. Pourtant, je me croyais incurable ; une fois que j'avais pris conscience de mes maux, il n'y avait plus rien à faire, j'étais foutu. J'étais foutu et je devins tout à la fois en
meilleur santé mais prêt à rechuter de façon sans cesse plus dangereuse. Tout pouvait se retourner contre ma gueule à chaque instant ; alors je quittais cette terre de l'insécurité qu'était mon
Italie et je me fis français. Mon nom ? Le Bituron ! »
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