Aïdigalayou avait donc quitté le vénérable Gilles Artigues, mais cependant il avait bien
entendu la Volonté d'agir et cela le fit rire à nouveau : il riait de lui-même et cela le protégeait de l'échec. A quelques pas de là Aïdigalayou fit la
rencontre insolite d'Eric Tourette le grammairien, le très docte Éric Tourette dont la science était fort profonde, quasiment insondable, ce qui le faisait passer auprès de ses contemporains pour
un sage immense, pour un édifice savant sublime ; en cela pouvait-on dire, il tutoyait la perfection bien que le tutoiement ne faisait point parti des nobles manières du fort distingué
personnage.
Le très docte Éric Tourette était honoré encore car il
avait publié une thèse sur l'accent circonflexe, et sur le graphème dans l'œuvre de Marcel Aymé. Ce qu'il y avait de plus remarquable chez cet homme c'est qu'il semblait épargné par le désir et
l'infortune. Aïdigalayou l'apostropha car il se demandait quelle était la vie cet homme : « Très docte Éric Tourette, qu'est-ce que votre vaste érudition peut-elle enseigner aux hommes
hormis la vie intérieure ? » Et le très docte Éric Tourette de répondre : « Sans doute êtes-vous de ces gens fort malappris qui questionnent par insolence, pour railler ensuite, et pour
attirer sur soi la gloire d'avoir vaincu un homme que vous aurez réussi à ridiculiser bien parfaitement, si c'est cela, et je ne le sais que trop, permettez-moi de vous avertir que je ne compte
pas me laisser faire de la sorte, se serait non seulement un aveu d'insuccès de ma part, pis encore, la preuve indubitable de mon erreur, ou de la fausseté de mon discours qui pourtant semble
tout ignorer de la sottise et de la confusion ; je le tiens pour la vérité dans son expression la plus éclatante, mais je voudrais reprendre le début de ma tirade car je n'ai encore rien dit qui
vaille. Vous et ceux dans votre genres paraissent se complaire dans la critique acerbe et par ailleurs d'une indicible violence, un blâme qui voudrait détruire toutes formes d'intériorité, les
réduire à néant, alors même que la véritable vie n'a point d'autre endroit que de se trouver dedans nous-mêmes. Je vous vois déjà sourciller à cette affirmation qui, certes dit les choses de
façon fort directe, peut-être exagérément, cependant, et ce n'est pas pour participer à votre colère, ni dans le but d'augmenter davantage votre courroux que je m'en vais persister dans mon
propos qui n'en n'est certes encore qu'à ses humbles balbutiements ; ainsi je me vois dans l'obligation d'exprimer à son excellence que toute la tranquillité que désir un homme dans un monde qui
n'en n'offre point, toute la joie que chacun recherche tandis que l'existence en est dépourvue, se trouve dans le seul voyage que l'on fait dedans soi. Le seul salut qui fait de l'homme un être
enfin épargné par la damnation éternel et le tourment infernal des âmes dolentes, il est dans la profondeur de son être, comme l'eau la plus riche se trouve dans le fin fond d'un puits. Cela, je
tiens également à le proclamer fièrement et à tue-tête s'il le faut, cela disais-je, est tout le contraire d'un quelconque emprisonnement dans les entrailles de soi, ou d'une route vaine, ne
menant nulle part, sinon dans de sombres oubliettes, c'est en effet tout le contraire car l'intérieur, ou l'intériorité, nous ouvre sur l'infini ; devrais-je dire, mais peut-être mon ton par
trop emphatique abuse-t-il déjà de trop de votre temps, néanmoins je le dis : sur l'absolu, tel est le lieu céleste où nous conduit nos profondeurs. Maintenant, je m'en vais répondre de façon
plus claire et plus distincte, usant de force distinctions, et de vigilance, à votre interrogation première dont j'ai déjà relevé avec un instinct psychologique incomparable le caractère plutôt
hostile qui l'orne de manière que je jugerais pour ma part affligeante ; et je n'en dirais pas autrement de votre personne si l'on veut bien accorder à la fougue et au caractère informe de votre
visage le reflet exact de votre âme imbécile ; mais enfin vous désiriez savoir si mon enseignement doctoral devait porter sur autre chose que la vie intérieure, selon vos propres paroles ; à cela
j'objecterai de façon tout à fait récapitulative que je n'accorde guère d'importance, et c'est déjà un euphémisme, guère d'importance toutefois à un monde vain et dont il faut dépasser le vide
qui en est l'essence la plus intime, afin d'en tirer au moins une hauteur de vue convenable et admissible pour un homme, fut-il le plus médiocre. Le monde sensible n'est rien d'autre que le
support qui doit nous conduire enfin à la vie véritable, afin n'est-ce pas de sortir de l'intranquilité ou de la mélancolie première, fondements de notre modernité, ce qui je pense n'est que
noire billevesée, obscure faribole, mais de cela je vous laisse juger vous-mê.... » Mais Aïdigalayou était déjà loin, il avait filé quand il s'était aperçu que la vie intérieur l'ennuyait
tant et qu'il préférait encore la sacro-sainte Volonté d'agir ; cependant, alors qu'il se sentit soudain très mal malgré l'air purifié de la
colline urbaine sur laquelle il demeurait encore, et qu'il entreprit subséquemment de redescendre, il se demanda à nouveau « Mais quelle est la vie de cet homme ? »
Volontés d'agir