7.
« Certes oui, je me vois contraint de blâmer maintenant, après notre pauvre Europe,
et nos États-Unis, et notre Chine, et notre monde tout entier ! Les États-Unis, prudes et lubriques, en un mot : superficiels. Notre Europe de tirer des États-Unis de la matière pour nourrir sa
propre superficialité, tout cela pour évacuer un malheur que l'on nommât nihilisme. Hélas, le futile est une bien maigre couverture si elle ne renferme pas, derrière ses artifices du reste fort
attrayants, une profondeur, ne serait-ce qu'abyssale que l'on nommerait finesse, insolence, subtilité, je ne sais quoi encore, disons génie. Tout ce qui est superficiel ne s'oppose pas simplement
à la profondeur ou au raffinement, mais encore à la légèreté elle-même. Quant à la Chine, elle est l'ennemie de Gilles Artigues ! Et enfin le monde entier, je ris de lui comme d'une vieille
saucisse. La meilleure chose à faire, Monsieur Aïdigalayou, s'est de s'opposer de tout son corps à notre modernité, c'est à dire à l'échec tout entier, à l'échec et à sa flétrissure. Cela mes
amis, au nom miraculeux de la Volonté d'agir.
Ô ma Volonté, Ô ma Volonté
d'agir, car tu es belle, oui tu es belle dans ton apparat pourpre et minaudant. » Et Gilles Artigues se mit à pleurer.
8.
« Dès que l'on énonce un problème, dès que l'on
use du mot ubiquiste de « crise », bref, dès que l'on est persuadé d'un symptôme national, ou mondial, d'un chaos sans précédent, l'espoir de le résoudre, de s'en débarrasser, de se
sauver passe par l'unique politique. D'ailleurs ce n'est pas tant une question de résolution ou de sauvegarde, ou de « lutte contre », ou de « combat pour », ou de
« guerre à », mais précisément une question d'espoir. La politique et sa pratique ne repose que sur l'espoir ; un espoir hallucinant et halluciné. Il n'y a donc vraiment que cela qui
fasse vivre, l'espoir ? Et la Volonté d'agir ?
Ô ma Volonté, Ô ma Volonté d'agir, car tu es belle, oui tu es belle dans ton apparat pourpre et minaudant. »
9.
« Ainsi donc, le monde, notre Terre, serait malade
au point qu'il nous faudrait, par soucis vital, la sauver. N'est-ce pas une fois de plus un point de vu tout à fait narcissique ? Il y aurait là matière, si vous me permettez, à une quatrième
humiliation, car ce n'est pas tant notre terre qui est malade, mais bien plutôt celui qui la peuple, l'homme, nous. Pourtant notre égo nous dit : « Non, on ne peut pas être aussi dégradé que
ce monde-là ! M'enfin ! Nous, on est en pleine santé, au meilleur de notre forme, nous disposons d'une force insoupçonnable, nous parvenons à dompter la nature comme n'importe quel dieu se fait
maître du monde ; nous pouvons même sauver ce monde-là, nous en avons bien la pouvoir, etc, etc. » Sans doute cela est une foi au fond très
agréable, très confortable : ainsi trions-nous un peu nos déchets, éteignons davantage nos lampes, ne prenons plus de bain, et le tour est joué ! Mais la maladie est autrement plus grave et
sérieuse ; et mérite une attention un peu plus concentrée que de simples rituels religieux qui n'ont jamais qu'une utilité personnel ; on en finit décidément pas avec notre
salut, avec l'au-delà : chercher à se sauver au nom même « de nos enfants », comme on aime
le dire ; mais ces enfants ne vont-ils pas dire la même chose et leurs enfants, encore pareil, et suivre une éthique, etc, tout cela pendant un millénaire jusqu'à ce qu'on décide enfin d'ébranler
cette morale, et tout cet édifice métaphysique devenu eux-mêmes source de mort, tandis que la fin du monde tarde un peu ! Assumer le présent est peut-être la chose la plus difficile, moins
pourtant que l'avenir, poids le plus lourd. L'homme passe sa vie à se détourner de son futur, et il veut être le sauveur du monde.
L'illusion écologique est que l'homme serait doté d'un
pouvoir organisateur sur les choses alors qu'il n'a pas même de pouvoir su lui-même : l'homme ignore la maîtrise de soi. Pourtant quand il voit que la météorologie, que la nécessité, ignore aussi
cette maîtrise, il panique et considère qu'il a une mission sacrée. Peut-être même l'écologie et le souci qui l'accompagne n'est qu'une vaste compassion et tout ceci est malsain. Ce n'est pas
encore notre mode de vie qu'il faut changer, c'est nos représentations.
La Volonté d'agir ! Pschhhhhhh ! C'est elle, une fois de plus, qui peut sauver l'homme de sa disgrâce narcissique. Gilles Artigues est malade, alors il se soigne. A la question
« Y-a-t-il un médecin sur cette terre ? » Gilles Artigues s'empressera de répondre : « Laissez-moi passer ! »
Ô ma Volonté, Ô ma Volonté d'agir, car tu es belle, oui tu es belle dans ton apparat pourpre et minaudant. »
Volontés d'agir