J’étais en train de ne rien faire.
Je me trouvais égaré dans cette contrée livide de
l’ennui où nous emporte le plaisir flasque et inutile de ne rien faire quand on est débordé. Etais-ce par dégoût de commencer le travail ? Ou crainte de ne pas le finir ? Les deux sans
doute… Toujours est-il que je restais comme immobile, laissant venir en moi ce tendre sentiment de culpabilité, cette inquiétude vague au fond du cœur, cette divine désinvolture, ce « eh pis
merde » jubilatoire qui fait mourir la nécessité, et qui fait place au silence. Je crois que je me donnais le droit de ne pas répondre. Je prenais le temps de me taire...
Je glandais.
Et puis je me mis à regarder autour de moi. Il y avait
plein de choses. Je rentrais dans la chambre de ma sœur, parce qu’elle n’était pas là, et que quand elle est là, je n’ai pas le droit d’y rentrer. C’était le bordel ; normal, me dit-on, elle
est poisson. Et puis, c’est une ado. Ça sentait le renfermé, aussi. Le renfermé des filles. Sur le bureau, il y avait une boîte, pleine de photo. Je les prenais avec une sorte de délice
pervers, comme si j’avais fait une découverte. Sur les photos, c’est bien simple, il y avait ma sœur. En gros plan, noir et blanc, saturé, entière ou coupé ; ma sœur, partout, en autoportraits.
Une multitude. Un narcissisme absolu suintait de ces clichés quasi-publicitaires, une sorte de beauté facile, d’inexpressivité lisse et plastique. C’était du Benetton. Bah ! c’est de son
âge.
Souvent, on ne voyait que sa tête. Ses
grands yeux verts de ciel, et puis ses cheveux, châtains, longs et frisés, comme une crinière. Le flash, c’était son affaire, manifestement ; je me souviens, des teintes argentées démêlaient
sa chevelure, illuminaient son regard, et sa peau flamboyait comme sous un zénith. Le plus souvent, elle faisait la surprise, la discrète, celle qui se fait photographier sans le vouloir, comme
ça, subitement. Alors, fermant les paupières, baissant la tête, elle ressemblait à une fleur. C’était la une de Vogue qu’elle jouait à chaque fois. C’était clipesque, irréel, stylisé à
outrance. Elle était là, souvent, qui regardait au loin. Son regard était blême, profond, faussement méchant. Comme si elle nous regardait au fond de l’âme. Ses cheveux faisaient, je crois, mine
d’onduler au vent. Ici, elle se prenait contre un mur coloré, et là, dans le noir. Tout était décor. Des fois, elle faisait semblant de rire, dans une joie de môme, une joie qui brille, une joie
qui n’existe que sur pellicule. Mais le plus souvent, c’était la mélancolie, qu’elle jouait. Le spleen tendre et rosacé, celui qui est joli. Le petit chagrin des petits chats du calendrier. Les
dernières, c’était sous la douche. Cela restait chaste, certes. Son buste, son cou, son nez. Elle se tourne, elle se contorsionne en colimaçon. Ça fait des jolies poses. Surtout avec ses cheveux,
et les gouttes d’eau sur la peau. Y’a de belles couleurs, aussi, du beige de salle de bain. C’était de la pochette de disc. De l’affiche pour métro. Du poster.
Et puis soudain, devant
ces photos de jeune fille, ces photos de 15 ans, je ne savais plus quoi penser… Et le temps d’un souffle, le temps d’un flash, je me sentais seul, abandonné, presque un autre que moi ; ce
visage là m’était étranger, complètement. Qui était-ce que cette jeune fille ? Je n’y voyais plus ma sœur. J’y voyais une inconnue. Quelqu’un, de lointain, quelqu’un en pixel. Je n’y voyais… que
son image. J’y voyais… une autre.
Alors j’ai rangé les photos, et j’ai
attendu son retour, à la vraie. A ma frangine.
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