4.
Aïdigalayou parlait à ses deux compagnons dans une
langue qu'ils comprenaient si bien qu'ils trouvaient si belle, qu'ils en avaient des spasmes de bonheur ; c'est à croire qu'ils étaient Jovial. Mais Aïdigalayou n'avait pas terminé sa diatribe, et il dit : « Mes fougueux amis ! Pourquoi Jovial est-il un
danger si immense ? C'est parce qu'il est une musique et une femme. Certes, certes, mais c'est qu'il est d'abord un monumental et insensé oubli de soi ; et l'on sait où peut nous conduire l'oubli
: dans l'abime, dans le feu, dans la pluie ! Mais je vous le demande, faut-il renoncer à Jovial sous prétexte que cela est dangereux ? Cela
reviendrait à être simplement moderne, médiocre, à être dans la consolation, à être enfin dans la retour venimeux sur soi ; à méconnaitre
l'audace d'être digne ! à ne plus supporter notre liberté. Grands dieux, ne vous avisez jamais de dire cela à un
carpatiste, et surtout si il est Jovial, car dès lors, il ne se vit plus comme un homme, mais il se vit lui-même comme un regain sublime de liberté, c'est en fait ce que j'ai appelé libération. Toute libération est jubilatoire.
La pure joie d'être libre, est-ce trop factice pour vous, hommes en deuil, mes pauvres contemporains ? Mais cela n'est pas votre cas, mes ouailles chéries, vous n'êtes pas du tout endeuillés,
vous riez de toutes les morts, et de la votre en premier ; votre devise n'est-elle pas : «Une vie sans Jovial, c'est comme une mort sans
agonie. » Votre privilège, mes chers carpatistes, c'est que vous attendez quelque chose du monde, vous en êtes même venu à bénir le
hasard ! Je vous aime mes carpatistes, je vous aime et vous méprise. »
5.
« Et la consternation dans tout ça ? Oui, la
consternation est bien connue du bel Aïdigalayou. Il vous regarde, il sait que vous êtes sot, il attend de vous voir jouer ; vous vous dissimulez, maladroit que vous êtes, derrière un masque
grossier, et vous voilà en scène pour jouer, devant l'esthète que je suis, au fanfaron ! mais Aïdigalayou ne peut souffrir un tel spectacle sans être pris d'un effroi redoutable, alors il préfère
encore sortir plutôt que de vous lancez tomates et injures, mauvais acteurs ! il en aurait presque de la compassion. Aïdigalayou, si il n'est pas consterné, n'est pas heureux. Se moquer de la
médiocrité, c'est le plaisir aristocratique d'être méchant. »
6.
« Aimer s'opposer à toute la foule, quelle
extase. Aïdigalayou : incapable de se tenir dans la foule sans la railler. Il a besoin de se sentir plus fort quelle, de la surplomber ; ce n'est pas qu'elle lui fasse de l'ombre, mais elle lui
cache le soleil ! Maintenant, mes amis, que puis-je encore vous dire qui ne soit point connu par vous ? Sachez seulement que tout ce qui vous paraît grand, haut et inatteignable est tout le
contraire ; mais le réel n'est point suffisamment fardé à nos yeux. Clamez que le plein, la chair, on le trouve dans le réel, et non dans ce qu'on a élevé au-dessus, tout ce vide inatteignable.
Il faut nous dévêtir, et, ainsi dépouillé, vous êtes le plus riche des hommes ; si cela n'est pas émouvant pour le plus pauvre de tous les hommes ! Le réel vous semble trop vide ? Mais le
Jovial est un dépouillement ; le plus carpatiste d'entre nous est nu. Le réel est nu, lui aussi, quoi
de plus esthétique qu'une belle femme nue ?! »
Volontés d'agir