1 de février
Comment en finir avec Églantine ? C'est là la question ; question qui
m'obséda pendant trente jours et autant de nuits, et qui trouva finalement une conclusion des plus amères. En attendant je m'efforçais de dissimuler tant bien que mal, à Églantine, toute
l'auguste piété qui me liait à sa sœur ; et j'y réussis, si bien que la petite perdit entre temps, un peu de son désespoir et de cette inquiétude qui l'avait saisit depuis ce soir d'infortune où
le père infâme avait dévoilé devant mes yeux hallucinés, son plus précieux joyau, devant moi et devant le visage d'une Églantine tout honteuse.
De son côté, C. ne souhaitait pas tromper sa sœur comme je le faisais indignement, mais
c'est bien souvent qu'en voulant montrer les choses, on les cache encore davantage et plus habilement aux yeux de l'aveuglé, et l'aveuglée Églantine était attentive avant tout à mon amour pour
elle, et à mes désirs pour d'autre(s). Elle ne prit certes jamais la décision de me parler, ou encore de m'interroger, cependant s'efforçait-elle de veiller le plus possible sur moi, ce qui était
impossible ! pour moi. Toujours est-il que nos vieilles habitudes étaient inchangées, de sorte que nous passions la semaine seuls, chacun de notre côté et nous nous retrouvions pour le week-end,
le fameux vendredi soir, moment le plus intense de la semaine. Mais enfin, ce n'est pas exactement comme cela que déroulèrent les jours qui succédèrent à la belle nuit ; d'une part, il
était absolument hors de question que C. et moi ne nous vîmes pas, nous qui avions conclu une alliance, effrénée d'amour, plus que cela, d'un désir créateur ; d'autre part Églantine ne pouvait
souffrir de ne pas me voir. Je dus donc faire preuve de précaution pour qu'Églantine ne soit pas amenée à trouver dans mon lit une connaissance bien proche qui l'aurait plongé sans doute dans le
plus grand effroi. Pour éviter cela, la plupart de nos rendez-vous, avec C. étaient dans un parc, sur les hauteurs de la ville ; elle arrivait toujours avec la même timidité, dans un chemisier
rayé, sourire large et rayonnant, ses cheveux étaient longs, ou attachés, elle portait des robes satinées. J'ignore si Églantine notait les allées et venues de sa sœur, mais elle ne m'en dit
jamais rien.
Le vendredi soir, j'arrivais avec à mon bras, Églantine qui avait dormit chez moi la
veille ; deux jours que je n'avais pas vu C. ; Églantine était tout pimpante (moi-même folâtrais-je beaucoup moins), et nous apprîmes que C., justement, était au lit (malade, quarante de fièvre).
Cette annonce me fit mal au cœur et j'eus tant voulu monter là-haut, dans sa chambre, l'étreindre, et parler à sa pâleur brûlante, mais Églantine m'avait précédé, et il valait mieux rester ainsi,
avec le père, à qui je demandais si au moins elle était bien soigné, et qui me répondit dédaigneusement que c'était rien du tout, une petite grippe ! Nous allions dîner bientôt, et je restais
discuter dans la cuisine avec l'homme, qui se démenait comme un beau diable ; nous étions devenus proches maintenant, et nous nous esclaffâmes alors sans retenue. Je lui demandais comment cela se
faisait qu'il ne partait plus, les week-end, jouer, lui qui était violoniste dans je ne sais plus quel orchestre ; précisément, me répondit-il, il allait s'absenter dans une semaine pour une
soirée Karl Schtroumpf à Paris ; « A ce propos, continua-t-il, vous avez encore oublié l'intégrale de Schtroumpf dans mon salon, la fois dernière !... » Mais qui était
Schtroumpf ? me demandais-je. « ...c'est à croire que vous avez l'esprit ailleurs ! Hein ?! » et il me sourit de façon diabolique, ajoutant à cela, un clin d'œil
complice...
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