Cela faisait maintenant cinq heures qu'Aïdigalayou nageait seul dans ce vaste océan vert
que la tempête ne laissait de fouailler, il avait retrouver semblait-il un peu du répit de ses montagnes, il sentit que son cœur était pur, et il fut satisfait de cela. Bien des pensées
combattaient pourtant en sa tête, mais le lourd poids, compulsé et insondable se fit plus léger lorsqu'il vit avec ravissement, à deux pas de lui, dans les hautes herbes striées légèrement
feutrées, un enfant qui courait-là, innocent et solitaire. Aïdigalayou eut pu croire qu'il était devant un miroir mais il dit à son cœur : « Est-ce hallucination, ou cet enfant, visage
oublieux, échine infléchie, marivaude insouciant dans le monde verdoyant. » Et comme l'enfant s'était éloigné, Aïdigalayou le suivit car il allait dans sa direction. Brusquement, derrière un
monticule distinct, l'enfant disparu. Un léger bruit rutilant en émanait, et Aïdigalayou fut charmé d'entendre si belle musique en lieu si rare, musique que le vent lui apportait tel un joyaux
dans des mouvements incessants, piano, piano, allegro. Il s'approchât finalement et découvrit, au bord d'une rivière extrêmement claire, l'enfant qui regagnait paisiblement les bras délicats de
sa mère, assise au bord de l'eau, à côté de son jeune mari béat. Aïdigalayou fut d'abord ému par ce spectacle champêtre, et il pensa : « Ainsi ce jeune couple a quitté le silence de la
ville pour entendre l'orphée bleu cascadant ! » puis, après avoir bien observé, ses sourcils s'aiguisèrent et il pensa à nouveau ; « En vérité ce couple ne m'inspire rien qui vaille,
regardez comme cet enfant seul est malheureux, et ce père penaud, et cette mère inerte, regardez comme ceci semble artificiel, minimaliste ; y-a-t-il ombre d'amour dans cette vue-ci ? Y-a-t-il
encore de l'audace ? Médiocre ! »
Aïdigalayou, déçu par la fadeur et l'absence de fougue, s'en alla donc tournant le dos à
autant de tristesse, et n'entendant plus que, pour unique consolation, les eaux fulgurantes de la rivière qui s'ébrouaient de façon mélodieuse. Mais à cet instant, Aïdigalayou parut anéanti, et
il parla à son cœur en ces termes : « Que peut le Carpatisme pour cette famille ? Pour ces désespérés au bord de l'eau ? Que peut le Carpatisme pour que cet enfant rayonne
d'un éclat magnifique, et pour que ce père se mette à chanter, et pour que cette mère accouche de cinq enfants ? En vérité le Carpatisme ne peut rien ; d'ailleurs que peut-il contre mon
chagrin, contre ma désolation ? Rien non plus ; quand à ma souffrance, Ô comme je souffre dans ce désert qui ne mène nulle part, mais non, je ne souffre pas, car mes amis, je m'en vais, de
manière grandissante, dans le monde, rien que le monde, dans le Carpatisme, rien que le Carpatisme ! dans la tension encore, dans la souffrance ? Non ! Pas
dans la souffrance car Jovial ignore cela ! »
A présent, le soleil était à son zénith et Aïdigalayou avait regagné le sentier quand il
vit au loin, à la lisière de la forêt de laquelle il s'approchait, un être informe, particulièrement laid, un être dont les bras démesurés, mollement, descendaient jusqu'aux genoux, un être
enfin, qui symbolisait de loin, l'échec. Quand Aïdigalayou arriva à sa hauteur, il le salua humblement, ce à quoi répondit l'homme en question par un sourire éteint et gêné, ce qui accentuait par
ailleurs la disgrâce profonde de son visage contrefait. Aïdigalayou qui voulait connaître davantage cet homme intriguant demanda : « Qui êtes-vous, homme de la nature ? » Comme la
réponse tardait à venir, Aïdigalayou énonça à nouveau sa question, lorsqu'enfin, une voix discordante et peu académique sortit, aigüe, du gosier balbutiant de l'homme primitif. Aïdigalayou
comprit qu'il avait affaire à un homme qui ignorait tout de la civilisation, si loin de la modernité, un homme vivant seul comme une bête, quelque part dans cette forêt, ignorant même jusqu'à sa
mort, « un imbécile heureux », pensa Aïdigalayou, puis il prit la fuite car le grossier personnage n'avait rien d'un homme jovial. Néanmoins, en se retournant, Aïdigalayou qui était
déjà fort éloigné, s'aperçut que l'homme de Neandertal, sur sa petite colline, depuis son âge de pierre, s'agitait et faisait gesticuler ses longs bras en signe d'adieu. Aïdigalayou était
confondu. « Que peut-donc le Carpatisme pour un tel être, songea-t-il, pour un pauvre erre pitoyable ? Que peut lui apporter le
Carpatisme, que diable ?! ; et de reprendre : En réalité le Carpatisme ne peut rien. Que peut
le Carpatisme pour cet homme ? Rien ! » et il poursuivit sa route, lassé, et désespéré.
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