Il y avait là un vaste désert ; plat, aride, calme et
dangereux. Un désert en forme d’horizon, avec rien que du sable, du silence, et parfois, des roches aiguisées par le temps. Au dessus, il y avait un soleil violent, qui brillait sans relâche, et
tout autour, un ciel immensément bleu, foncé comme après la nuit. Dans le désert, le vent soufflait sans trêve, en faisait danser les grains de sables et défiler quelques gros nuages.
Pourtant, tout paraissait immobile. Les pâles mouvances de cette terre s’estompaient derrière la lenteur, tandis que les murmures de l’air n’avaient de voix qu’au travers d’un ample silence. Ici,
l’immensité confinait à l’infini.
La première fois que le Penseur mit les pieds
dans le désert, il fut triste : « Mais alors ? se disait-il, tout est en feu ici : le ciel est en feu !...la terre est en feu !... Comment pourrais-je m’y trouver
bien ? » L’immensité accablait chaque point de son corps. Son âme était écrasée par un sentiment d’absurdité aussi acéré que la ligne d’horizon, où le Nord ne différait plus du Sud. Le
Penseur avait peur ; il partît, jurant de ne jamais plus revenir.
Mais il ne tînt pas parole. Une attirance lui
dictait la nécessité impérieuse d’y revenir ; il fallait qu’il y retourne Alors, dans le désert à nouveau, le Penseur marcha longtemps, en fixant l’horizon, où se confrontaient dans
une ligne de lumière déliée comme le tranchant d’un sabre, l’infini du sable et celui du ciel. A cet instant, l’immensité ne lui fit plus peur, et cette fois, au contraire, elle le libéra. Le
Penseur était là debout, perdu et conscient de n’être nulle part. Et ce fut une joie immense, car ici, en ce lieu sans nom qu’il était le premier à traverser : il se sentait intensément
seul.
Le Penseur retourna dans le désert une
troisième fois. Avec gravité, il s’arrêta, et laissa tomber ses genoux contre le sol. Il resta ainsi des heures et des heures, des jours peut-être, des mois, des années dit-on, ainsi, seul et
immobile. Il méditait furieusement. Jamais il n’avait si puissamment pensé. Soudain, de son crâne immobile, naquit un long faisceau de poudre blanche, qui jaillit lentement devant son regard, à
un mètre du sol, pour s’entortiller délicatement en d’étranges contorsions. Le penseur ne semblait pas surpris, aussi restait-il calme et impassible face à cet incroyable spectacle, comme s’il en
était le spectateur autant que le créateur. Sans cesse de nouvelles formes fusaient de son crâne, puis s’ajoutait à la forme mouvante qui dansait devant lui comme en apesanteur, et qui allait
grossissant, de plus en plus complexe ; c’était une multitude bigarrée de formes et d’entrelacements, de nœuds et d’angles, de torsades éthérés, de ronds et de connexions. Cela ne cessait
jamais de bouger. Cela était toujours en mouvement, et devenait de plus en plus complexe et inimaginable ; une forme stupéfiante, qui flottait dans l’air.
Or voici qu’il ne sortit soudainement
plus rien du crâne du Penseur. Se serait-il arrêté de penser ? La chose immense qui valsait devant lui n’en continua pas moins à se transformer. Voici qu’elle s’arrondissait de plus en plus,
voici qu’elle s’étirait vers l’arrière et qu’elle se creusait sur l’avant, en prenant la forme d’un énorme crâne humain ! Immense… un crâne baroque… avec une multitude indescriptible qui
gravitait autour : une multitude qui s’appelait le fourmillement de la vie. Et ce crâne mouvant et mou, célébré comme un printemps, énorme de plusieurs mètres, voilà qu’il se penche vers son
créateur de Penseur, et qu’une femme sublime, sage et méditerranéenne, une Grande Dame en rouge sort du noir d’un des orbites, et, fille de son fils, voilà qu’elle embrasse le Penseur,
langoureusement, intensément : dans un baiser d’accomplissement, où elle mit la vérité !
Et ce jour-là, le Penseur fut
heureux ; il plut sur le désert.
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