19 de janvier
Pour une semaine encore, je me retrouvais seul, chez
moi, l'âme dolente, le cœur épris, moi-même épris de la sœur d'Églantine, et tous les jours, toutes les soirées, je m'efforçais de me remémorer son visage incertain dont je n'avais qu'entraperçu
la beauté céleste, lors de cette journée fiévreuse et languissante, où tout avait eut lieu : la chose la plus heureuse avait côtoyé la plus douloureuse ; une journée chaotique que j'avais
vécu-là, la perdition s'était associée au miracle, ainsi est l'amour.
Je ne crois pas exagéré, en décrivant les nuits que je passais alors, de dire qu'elles
étaient entrechoquées, qu'elles oscillaient de la volupté la plus pure au désir le plus afflictif, du songe éveillé aux rêves endormis, mais plutôt le phantasme, pas le rêve, en fait, la
fascination et, au fond, la pitié de soi. Dans ma tête chantait un refrain dont je ne pouvais éviter l'éternel retour ; c'était une musique divine sur laquelle une voix puissante et romanesque se
déposait dans une clarté éblouissante ; deux mots me bouleversaient davantage lorsque je les sentais venir puis les entendais en apothéose, ils se mêlaient de façon glorieuse à la musique et
à mon cœur, lui-même relié à l'image splendide, colorée et diaprée de C., mon amour. En vérité c'était une fille qui, si je l'avais par exemple connu il y a un an, m'aurait paru totalement
insignifiante, mais maintenant, une vie sans elle ne fut pas sérieux, fut-ce même vivable ? Dans ces moments-là, le vertige aidant, une tentation frénétique de suicide m'étreignit ; l'ivresse est
telle que c'est de votre corps même que vous voudriez sortir afin d'être encore plus de cette terre, ce monde même dont vous sentez qu'il pourrait vous appartenir pleinement : sauter par la
fenêtre, embrasser l'air, le ciel et les étoiles, et la lune, que votre amour meut aussi, mais tout ceci n'est pas sérieux.
Ce n'est pas tellement la timidité, pourtant implacable, de C. qui m'avait frappé lorsque
poussée par son père jovial elle m'était apparue, entrant dans ce salon beaucoup trop éclairé, et qu'elle me salua avec une distance malaisée, non ce n'était pas cela, mais plutôt sa force, son
caractère noble immédiatement visible pour moi, et qui était si évident en comparaison d'Églantine et de toutes ses autres sœurs, que je ne pouvais endurer un supplice aussi terrible,
heureusement, a-t-elle eu l'idée de regagner sa chambre, immédiatement, en courant, disant qu'elle avait à faire, mais n'était-ce pas pour pleurer, car la tension qui s'était installée entre mon
regard et le sien avait été tel durant ces brèves secondes que je me crois encore aveuglé en repensant à ce moment qui témoigne de la splendeur infini d'un détail.
Pour tout dire, cette première rencontre avec C., cette vibration violente, me la fit
prendre pour une mère, et là, j'entendais « l'aria » précédent résonner dans ma pauvre tête où tout résonnait d'ailleurs comme un orgue dans une cathédrale ; mais ce n'était plus du
Schtroumpf que j'entendais, je n'en devais plus écouter de toute la semaine, cette semaine qui fut la plus belle de toute ma vie ; rien que pour ce seul instant j'accepterai de revivre encore une
fois et d'innombrables fois mon existence, mais, au fond, l'accepterai-je vraiment ?
Dans ma solitude, qui revenait comme une ritournelle,
mais disons plutôt dans ma dernière solitude, je ne vis point du tout Églantine qui me faisait énormément souffrir car c'est elle qui devait
pleurer vraiment, et je redoutais à ce titre le week-end qui arrivait, le cœur serré, déchiré entre un tourment et une absoluité. Pourtant, quelle chose baroque que cette tristesse d'Églantine !
Je n'avais vu sa sœur comme on voit une jeune fille en voiture, à 160 à l'heure, et qui vous marque pour l'éternité, mais était-ce cela qu'avait compris Églantine, l'inconsolable Églantine.
Inutile pourtant de dire que, malgré l'angoisse, etc, je ne me fis pas prier pour venir passer la fin de semaine chez elle, cette configuration des choses me faisait penser à un duel ; surtout ne
pas reculer, et puis il y avait C., j'étais son chevalier, elle, l'objet même de ma quête, et je ne pouvais m'empêcher de pleurer, moi, étonné et plein d'orgueil. Je sentais d'ailleurs encore le
parfum délicieux des couvertures de C. dans la profondeur desquelles j'avais plongé, la tête dedans, ou je m'étais effondré, ce doux endroit où des larmes de bonheur avaient
souillé comme du sang ce lit d'une blancheur stellaire, pour symboliser en même temps l'incandescence de l'âme. Elle devait être à côté du lit, assise à son bureau, peut-être
encore le visage mouillé, elle avait vu cet homme dans sa chambre, entrer, le voir titubant d'amour, gémissant, frémissant, s'effondrer enfin comme un mouvement désirant une dernière chose,
embrasser sa fille, et s'en aller ; je restais si longtemps la tête dans les draps firmamentés, sentant tout un poids m'écrasant au niveau de la nuque et en mon corps tout entier, cela paraissait
comme à la suite d'une longue lecture à laquelle enfin, vivant l'ultime enivrement, vos yeux boivent de leur regard flouté le dernier mot de la dernière ligne qui sort de votre bouche comme une
sentence mortelle et à la vue duquel, à l'entente duquel, de vos mains frémissantes, votre livre choit comme vous même ; vous demeurez alors dans une émotion qui n'est ni joie, ni peine, ni rien,
un état supérieur qui est si intense, que vous ne pouvez que vous laisser assommer et vous laissez déborder de millions de larmes enfantées par la poésie, filles de la perfection et de
l'achèvement, du destin qui se clôt, hélas, de l'unité, divine unité ; je ressentais la même beauté dans ses linceuls d'ambre parfumés de mélancolie.
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