« Maurice Ronet, tu connais ? »
Je suis un Maurice Ronet. Oui, c’est
cela ; j’appartiens à cette catégorie d’hommes dont il est le premier, le symbole et le souverain… Maurice Ronet, notre maître à tous : à nous autres les ratés.
Maurice Ronet vécut la plus ratée de toute les
vie. Une vie qui ne fut qu’une promesse : une promesse radieuse et dorée, que le destin ne tînt qu’à moitié… Tout comme moi, mon dieu ; pareil.
Maurice Ronet était un acteur, un
vrai : de ceux qui savent jouer n’importe quel rôle, de ceux dont le visage dégage le charisme autant que la sympathie, de ceux dont la beauté laisse aux spectateurs le plaisir de
s’identifier, et donne aux spectatrices la joie de fantasmer. Maurice Ronet avait ce charme banal que l’on ne trouve nulle part ; il était d’une beauté vraie. Il était un comédien
de génie, fait pour les rôles-titres et les têtes d’affiches ; il était destiné au Rex, aux Césars et à Hollywood. Il était une étoile… une étoile qui ne fit que filer.
Certes Maurice Ronet était sur le chemin de la
gloire : pas à pas, rôle après rôle, il étoffait son génie et perfectionnait son jeu ; rien ne semblait pouvoir arrêter son
ascension : personne ne doutait plus qu’il serait un jour, la grande vedette du cinéma français, le « nouveau Jean Marais » !
… Et puis… et puis… soudain...
… Alain Delon !... La « stupeur du
monde » entra en scène qui vint tout gâcher ! Alain Delon, qui chipa ses rôles à Maurice Ronet, qui, en Plein Soleil, se voyait déposséder de son propre destin !...
« Delon » : génie sublime à la voix si grave, au regard si sombre et clair en même temps : beauté grecque sans égal, pureté d’airain tombé du ciel, telle une divine
malédiction ! Par deux fois, Alain Delon tua Maurice Ronet.
Je suis un Maurice Ronet, te
dis-je. Je voguais ma vie avec la fougue et l’espoir de la « réussir». J’allais seul, plein de certitudes, conscient de mes qualités, je croyais en moi comme on croit au ciel. Je m’y voyais
déjà. Oui, j’y serais parvenu, à force de travail et d’abnégation : j’aurai réussi ma vie ! Mais comme à Maurice Ronet, malgré le vent favorable qui soufflait en mes voiles, et me
portait comme en ses ailes, voici que je percutais de plein fouet un rocher sorti des eaux : mon Alain Delon, qui me coula, qui me fit sombrer… Qui me fit rater ma vie, comme on
loupe le ruban bleu ! Satané Alain Delon, que je hais autant que je l’admire !
Et dès lors, comme à mon idole : ma vie, bien
remplie pourtant, n’en fut que défunte par rapport à ce qui m’était promis au départ. Le destin m’avait menti – l’ignoble. Comme Maurice Ronet, qui ne jouait plus au cinéma que les peaux
mortes des rôles qui auraient dus être les siens, je sentais mes jours m’échapper sous l’ombre de cette vie, que j’avais ratée. Et comme il échappait à Maurice Ronet d’embrasser amoureusement
Romy Schneider sur le bord de La Piscine, moi, je n’embrassais jamais le bonheur de ma vie.
Je suis un Maurice Ronet ;
tel est mon drame. Je mourrai avant mon Alain Delon, et l’on m’oubliera plus tôt que lui. Je suis un Maurice Ronet, et j’implore aux hommes de retenir ma pitoyable histoire : celle
d’un pauvre talentueux, qui rencontra le génie sur sa route.
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