Il y a une chose qui me ferait un plaisir fou, qui me procurerait une joie rare et
singulière, encore, qui me soulagerait de bien des souffrances qui m'assaillent chaque fois que je pose, hélas, mes pauvres yeux sur mes accablants contemporains, une chose prodigieuse en vérité
: c'est que vienne une tempête, un vent sans précédent, un ébranlement inconnu, un tourbillon infernal, une véhémence climatique capable de souffler sur les superflus, de les détruire et
si profondément, de les rendre stériles ! Oui l'épreuve est dure, et le chagrin proche ; et certes il nous en faudra du courage pour nous séparer des superflus mais il s'agit, cher Journal, vous le savez aussi bien que moi, il s'agit de l'audace d'être digne ! Les
superflus rendent les choses si peu estimables, si peu honorables, si médiocres que même les mots, indécents entre toutes choses, ne sont disposés à
rendre des jugements aussi sévères et justes. Aussi je vous le dis, tant que je foulerais cette terre, je m'attacherais, corps et âme à dénoncer les superflus et, si la force m'en dit, à les faire à jamais périr !
Voyez cette télévision qui vous regarde d'un œil idiot
et mécanique, faites-là dont imploser ! Voyez ces lieux touristiques où vous vous accumulez comme du bétail changeant seulement de prairie pour vous ennuyez ailleurs, délaissez-les ! Voyez encore
ces forêts et ces sommets que vous allez détruire pour le seul plaisir de les descendre ! Ce ne sont pas tant des loups que vous venez importuner, mais des solitaires ! Brûlez enfin tous ces livres que vous lisez et relisez comme des bibles et dont les mots ne sont pas mêmes dignes d'un illettré ! ou d'un allemand, ou d'un français, car
même en France on a perdu l'usage de la plume. Sait-on de nos jours ce que signifie en France « musique »? « peinture »? « architecture »? « théâtre »?
« gastronomie »? voilà des mots dont le signifiant est aussi vide que le signifié, mes amis !
Mais je n'ai pas fini d'accabler l'humanité de mon
courroux dévastateur, je n'en suis même qu'aux choses les plus futiles. Les journaux, faites-les étouffer dans leurs encres vindicatives qui ne font pas que noircir des feuilles insensées, non,
mais qui enveniment en plus chacun des mots utilisés selon des modes qui devraient nous faire plier de rire plutôt que d'en faire les « mots-clés » d'une époque que les journaux sont
bien les derniers à comprendre. Laissez aussi les radio étouffer dans leurs ondes pestilentielles d'où s'exhalent de boueuses paroles ; délaissez toutes les choses qui étouffent votre
audace d'être digne et qui vous empêchent de suivre votre propre superflu. Posez-dont, vieillards
séniles, ces écouteurs musicaux qui vous rendent insensibles et sourds aux gémissements du monde, insensibles et sourds à votre monde, à votre personne, à votre vie, à votre audace, à votre
dignité ; je vous recommande d'entendre le monde car votre oreille doit saisir toutes ses subtilités, ses parfums, ses jovialités à cette terre
qui fait bien plus que de vous porter tel un enfant dans les bras maternels, mais qui est vous-même, votre personne : retournez-donc dans le ventre de votre mère et ne faites plus qu'un avec
elle, avec la terre ; corps et âme, promettez-le moi, corps et âmes soyez votre corps !
Tout ce qui porte le nom de modernité doit être
considéré comme superflus. Ainsi, fuyez les «façons modernes de faire de la politique », détestez les partis politiques et cessez de faire
des grèves ; abandonnez votre travail et votre chômage, votre richesse et votre pauvreté ; reniez tout ces superflus auxquels vous croyez, comme
jadis vous croyiez en Dieu. N'en choisissez qu'un, un seul superflu qui deviendra votre superflu et auxquels vous serez tout voué car ce superflu ce sera vous-même, ce sera cette terre, et cette vie ; aussi n'oubliez pas
que la grandeur d'un homme ne réside pas dans toutes ses possessions, dans tout ce qu'il a accumulé, dans ses innombrables richesses, dans sa gloire la plus haute, dans son incomparable pouvoir,
mais dans ce qu'il lui a manqué ! J'espère cher Journal que tu comprends ce que je t'enseignes car sinon, cela me dissuaderait d'apporter à l'humanité la vérité ; mais je préfère encore la garder
pour moi, en des mains responsables et des oreilles capables d'entendre ! Maintenant cher Journal, tu peux t'en aller loin de moi avec tes vérités ; tu m'es superflu et je n'aime guère les superflus !
le 7 janvier 2008,
soit je suis un génie, soit je suis fou
Volontés d'agir