J’ai dis oui, mon Dieu. J’ai dis oui. Mon réveillon chez Matthieu Pierron ; j’ai dis oui.
Ah ! Quelle faiblesse ! Quelle erreur ! Bon
Dieu… Il est temps d’y aller ; je vais marcher, je vais y aller. J’ai pas envie, bon Dieu ; j’veux pas y aller, chez Matthieu Pierron, pour le réveillon ; on ne sera que deux, chez
lui ; tous seuls ; tous les deux. Vivement minuit ; vivement demain !
Je sors. J’y vais, maintenant ; il m’attend,
Matthieu Pierron ; je suis en retard, déjà ; il habite pas loin, tout proche, à côté de chez moi, Matthieu Pierron, à deux pas, à peine, là tout près, pas loin.
J’y suis. Y’a du brouillard, ce soir ; on y voit
pas à deux pas ; on entend juste les gens qui rient, derrière leur fenêtre. Faut que je sonne, chez Matthieu Pierron ; faut que je sonne. Et si je retournai chez moi ? Si je
l’appelai pour lui dire que j’ai un empêchement, de dernière minute ? Non, j’peux pas ; il va s’en rendre compte, Matthieu Pierron ; il le croira pas. Faut que je
sonne.
Je sonne. A l’interphone ; d’un petit
doigté. Voilà, ses chiens se mettent à aboyer, là-haut. Ça a sonné ; chez Matthieu Pierron ; il décroche l’interphone ; m’ouvre la porte ; appuie longtemps.
J’ouvre. Je vais dans l’ascenseur. Il habite au
cinquième, Matthieu Pierron ; au dernier. Les portes coulissent ; ça monte ; je me regarde dans le miroir de l’ascenseur ; tout est jaune à l’intérieur ; tout est jaune.
Un tintement. Les portes coulissent ; nous y sommes, déjà ; au dernier. Oh ! Deux chiens jaillissent sur moi en aboyant, méchamment.
C'est que, chez Matthieu Pierron, même les chiens sont malheureux.
Je rentre. Matthieu Pierron est là, qui me
sourit ; je lui serre la pince ; je lui dis comment tu vas ? Je rigole, un peu, comme ça ; il est penaud, Matthieu Pierron, dans son couloir. Avec son appareil, tout moderne,
il a préparé un bon tas de petites crêpes ; un peu comme lui ; un peu petite, mais bien épaisses. Y’en a des tas, dans une assiette, avec des verres, du chocolat, et la télé, qu’est
allumée.
Je m’assieds. Il s’assied, aussi, en face
de moi ; il me dit pour les crêpes : tu mets du chocolat, du blanc du noir, ou bien du sucre, ou bien du jambon. Il me propose des alcools dont il ne connaît pas le nom, ni la couleur.
Il me propose de regarder le bêtisier de l’année, sur la première chaîne.
Je mange. Les crêpes de Matthieu
Pierron, les crêpes. Je mange, avec la confiture de châtaigne à la vanille ; c’est pas très bon ; enfin, je trouve. Il me parle pas, Matthieu Pierron, il me dit rien bon dieu ; y’a
que les chiens, les deux, le jeune le vieux, qui se parlent encore, avec leur aboiements, méchants, qui leur font peur à eux-mêmes, les chiens. C’est terrible, bon dieu. Mon réveillon, chez
Matthieu Pierron.
Je voudrais lui dire, que je veux
partir ; mais minuit ne vient pas ; l’année qui agonise, et qui n’en finit pas. Je lance parfois, à bribe de pourquoi, des questions dans le vent ; il ne me répond pas,
Matthieu Pierron ; le temps qui tant s’allonge éloigne les douze coups ; et, l’échafaud mon Dieu ne tombera dont pas...
Je voudrais partir, et être seul
enfin ; là où mon silence ne sera plus un poids, qui des unes et des autres écarte les secondes. Je voudrais attendre sans m’ennuyer, et avoir le rien sans avoir rien demander : je
voudrais être seul, dans la nuit la dernière ; dans l’année, la nouvelle : seul !
Je suis parti dès minuit sonné ;
j’ai dit tout ce qu’il fallait dire, et je suis rentré. Et je sais que l’année prochaine, je ne viendrai pas, chez Matthieu Pierron, pour le réveillon ! A moins, oui, à moins que Matthieu
Pierron m’appelle, et qu’une fois nouvelle, j’ai la faiblesse de dire oui… et que je passe alors ; mon réveillon chez Matthieu Pierron !
Volontés d'agir