31 de décembre
La solitude, ensuite, la méditation, ensuite, la
chasteté ; la chasteté naturelle, légère, qui vient à vous comme une petite brise douce et confiante, qui n'apporte ni souffrance ni contrainte ; Mais la méditation ! Laquelle ? sur les femmes !
je m'étais accoutumé à songer à elle seulement en leur absence ; à songer à leur faux mystère, à leur beauté, à leur charme, à leur amour, à leur pâleur, à leur fragilité, à leur médiocrité ; je
pensais enfin, au bien et au mal, à l'homme, à l'amitié, à la folie, à la mort, à Béatrice, à Dante, à Francesca, à Paolo, à Socrate, à Platon (ou l'inverse, je ne sais plus) ; Mais la solitude !
quoique ; il y avait, certes tous ces hommes, toutes ces choses, tous ces termes vides comme des soufflets plein d'air, comme cette femme qui marche là-bas, vide comme ces mots qui la désignent,
certes oui, mais il y avait une chose encore supérieur à tout ce vide, à cette solitude, car il y avait beaucoup plus, il y avait Karl Schtroumpf, le divin, le sublime, le pathétique Schtroumpf,
nom ultime qu'un prénom majestueux venait orner d'une couronne de laurier dans une harmonie qui comme un chœur de mille, ne parlait plus que d'une seule voix, ce prénom comme une étoile suprême
au-dessus d'un messie, ce prénom : « Karl » qui s'amalgamait comme deux cœurs en un, qui se liait d'un lien supérieur et magistral à « Schtroumpf » pour enfin donner non pas
de distinction, non pas de séparation, mais l'Un, intense et débordant, un unique, un tout brûlant, un tout flamboyant « Karl Schtroumpf » !
Mais oui, la solitude avant toute chose, comme une
promesse ; loin de mon passé d'alors qui était en fait tout proche mais que je préférais oublier, ou ignorer car je l'avais comme désavoué du fait de ma vita nova. Par ailleurs, j'avais souvenance, à cause de Schtroumpf, du père d'Églantine. Églantine, elle, me restait précieuse, non trop pour son père bien que je demeurasse toujours
stupéfait et admiratif devant ses dithyrambes pour Karl Schtroumpf qui me semblaient pourtant, à chaque fois, en y repensant, des rêves, irréels et fabuleux, comme la musique de Schtroumpf me
direz-vous, mais pour son simple nom, sa singulière beauté, son parfait visage.
Malgré tout mon lot de réjouissances intellectuelles ou spirituelles, je n'étais pas
heureux. Et là, les concertos de Schtroumpf ne m'étaient que de bien peu d'utilité, ils accentuaient plutôt mon état oisif d'Oblomov désœuvré. Mais l'indolence, mes amis ! quelle joie, quel bel
oubli. En vérité, ma satanée solitude je l'embrassais comme une jolie fille, mais bien que jolie, on peut toujours en trouver de plus jolies ! Ce qu'il me fallait maintenant, plutôt que cette
solitude-ci, qui te séduit autant qu'elle attire à toi du chagrin et des larmes, plutôt que ces méditations-là, qui te font ingérer des vérités si peu vraies, et ruminer des connaissances si vite
connues, plutôt que ceci et cela, ce qu'il me fallait maintenant, c'était le Mariage. Cette vie de cénobite ne me vaut rien, pensais-je ; pourtant elle m'est aussi confortable que tous ces
édredons amassés sur mon lit en cachemire, confortable et chaud ; non tout cela, cette vie en ce poêle et ces matins qui m'échappent tous les uns après les autres, ce qu'il me faut à présent, se
sont des créations, de belles créations et tragiques de surcroît ; fini Karl Schtroumpf ! du Mozart, du Verdi, du Puccini !
La semaine qui suivait le week-end passé chez Églantine s'achevait et, malgré tout,
j'aspirais toujours à ma vie d'ermite. Mais le téléphone sonna encore et Églantine me suppliait de la rejoindre chez elle pour y passer la fin de semaine qui concordait d'ailleurs, futilité
totale ! avec la fin du mois. C'est parce qu'elle me concéda en chuchotant, que son père me voulait offrir un « joli présent » que j'acceptais, non tant pour le présent que parce que je
m'aperçus à ce moment qu'Églantine chuchotait avec une grâce infinie. En vérité, si l'on ajoute au cadeau du père, ce premier présent par téléphone, ce chuchotement diapré et soyeux, le compte
n'y est pas car j'eus droit à un dernier cadeau improvisé, une cerise sur le cadeau ! un cadeau qui les valait tous vingt et trente et mille fois ; mais je n'anticipe que trop sur la suite, en
conséquence, revenons-en à ce week-end où je rendais visite à mon Églantine qui était seule, qu'avec son père, ses autres sœurs me disait-elle, étaient chacune invitées. Le père, homme chaleureux
et bon, me tendit un paquet avec dédain car, je l'appris plus tard, il détestait offrir des cadeaux parce qu'il ne voulait pas qu'on le remerciât trop et ne supportait pas la reconnaissance
adressée en retour, seul le cadeau, pour sa valeur l'intéressait et ne voulait pas qu'on se souciât du geste qui était bien peu de choses. Je m'efforçais d'entrouvrir l'offrande lorsque je
constatais avec effroi le cadeau ignoble qu'on me faisait-là, était-ce un piège ? un complot ?! L'intégral des œuvres de Karl Schtroumpf !!! et pourquoi pas Rachmaninov !
Je voulais m'en libérer définitivement, m'en voilà prisonnier !
Volontés d'agir