5.
…Et passant par Avignon, Louis Vidal quitta sa France, haletant et désemparé, comme hors de lui-même : il franchit les Alpes et la Lombardie, emporté au gré du courant,
dans le lit du Pô, torrent de sa servitude ; il traversa la Toscane, et par un soleil de plomb et de zénith, il pénétra dans l’enceinte mythique de la ville aux ruines éternelles :
Rome, sublime au sept collines, où l’attendait son nouvel amour : l’Eglise. A peine était-il arrivé que la divine le serra dans ses longs bras de granit : « Mon enfant ! »
s’exclama-t-elle, et Louis Vidal fut heureux ; il se sentait bien, comme dans les bras d’une mère. L’Eglise ne prolongea pas cette étreinte.
La nouvelle vie de Louis Vidal était
faite de contemplation, de prière et de spiritualité. Il ne pensait plus aux choses de ce monde, et transporté de foi, son esprit semblait s’être définitivement tourné vers le Ciel. Entre lui et
l’au-delà, il y avait l’Eglise ; aussi donnait-il à travers ses prières, un peu d’amour à cette grande dame vêtue de noir, à la voix grave et au teint pâle. C’était la plus belle femme qu’il
n’avait jamais vu : fine et svelte, sa silhouette altière conférait à sa personne une sensualité faite de lenteur et de gravité. Une grâce de marbre émanait de son visage sévère, où des
rides mûrissantes coloraient son regard inquisiteur d’une flamme profonde, tandis que des teintes violacées donnaient à sa peau les couleurs de la force du cœur et celles, plus ténébreuses, de
l’expérience de la vie. Une harmonie complète se dégageait de cette femme rêveuse et réfléchie tout à la fois, où la tendresse ne s’exprimait que sous le masque de la sévérité. Elle touchait au
« mois d’Août des femme » et Louis Vidal lui vouait un amour de fascination, de crainte et de respect.
Les années passaient pour Louis
Vidal ; sa piété sincère meublait les lunes nombreuses qui défilaient sur le centre de la Chrétienté, sa foi inébranlable en Jésus-Christ comblait son âme, son amour platonico-dantesque pour
l’Eglise occupait son cœur. Pourtant, Louis Vidal n’était pas heureux. Eglise était une femme silencieuse et distante, une louve lointaine et mystérieuse. Souvent, Louis Vidal la regardait, des
heures durant ; elle ne disait rien, ou plutôt, elle se taisait, sans le regarder, les yeux tournés vers le Ciel. Elle était belle cette femme, et Louis Vidal l’aimait ; mais pour autant, il
ne pouvait la toucher, et encore moins l’embrasser. Il semblait paralysé en sa présence : subjugué ou stupéfait, comme s’il avait pour elle du désir, tout en étant par elle
émasculé.
Mais ce trouble se transforma
bientôt en véritable souffrance. Car scrutant le visage de L’Eglise, voilà qu’il vit soudain y apparaître un « air » de ressemblance mystérieux d’avec sa fille aînée, la
France elle-même ! Louis Vidal tressaillit devant cette réminiscence de son premier amour : aussi l’Eglise le regarda, et vit dans le regard de son dévot briller la flamme tricolore
qu’inspire au monde sa fille laïque et reniée. De sa Sixtine qui sort la nuit, elle poussa des voix d’or dans un seul cri : contre sa vocation, qui avait enfoncé Louis Vidal dans les affres
d’une mélancolie que l’ennui de l’abstinence n’avait fait qu’embraser ; contre son grand âge, en proie aux outrages futures d’un automne inexorable en face duquel l’harmonie fragile de son
visage sanctifié ne pourrait résister ; contre sa fille enfin, si affriolante avec ses idéaux terrestres et ses ici et maintenant !
Louis Vidal ne savait plus où donner
de la tête : il s’estimait lié d’un lien supérieur avec l’Eglise, et il ne se sentait pas le courage de la quitter, comme prit d’une forme de pitié en face d’une telle souffrance. Pourtant,
dans le visage de la mère, il voyait la fille : et pour la première fois depuis bien des années, il se souvenait qu’il était le plus français de tous les hommes...
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