Mercredi 17 décembre 2008
Le temps, je vous le dis tout net : je n’y crois
pas une seconde. J’ai récemment fait une expérience, absolument édifiante ; il s’agissait de regarder successivement deux vidéos, de 10 secondes chacune. Dans la première : une donzelle
néréide en petite tenue gambade au ralenti dans un champ de blé illuminé par un coucher de soleil. Dans la seconde : un micro-onde réchauffe une barquette de petit pois
surgelés.
Eh bien mes chères pauvres ouailles, les
formes généreuses de la damoiselle (légèrement suggérées par son voile « vaporeux ») sont passées nettement plus vite que la constipante farandole des légumes verts ! La première
scène me donna le temps de la surprise, mais pas celui de la contemplation ; la seconde, au contraire, ne me donna que le temps de l’ennui.
Celle de la nymphe dénudée passa en une seconde ; l’autre dura une éternité, et je fus soulagé de la voir enfin se terminer : c’était comme si je venais d’achever une nouvelle de Julien
Gracq écrite par un autre que Julien Gracq. L’une était scandaleusement courte, l’autre était horriblement longue. Et pourtant, elles duraient toutes les deux 10 secondes : j’en déduis que
le temps n’existe pas sur les horloges, il ne se mesure pas ; il est une comme un sentiment, une sensation : – un sens ?
Ce que j’introduis là dans le grand livre
de la pensée universel, est, j’en ai bien conscience, une véritable révolution. Le temps, diront les platoniciens renfrognés : « cela existe et cela se mesure ! » Or le temps, je
le dis, n’est pas en dehors de nous : la fuite des secondes n’est pas la chaleur du soleil. Le temps n’est pas un objet : nous ne savons rien par exemple de la notion que peut en avoir
un papillon, et nous ignorons comment il considère sa vie, lorsqu’au seuil de la mort il repense à son lointain passé de chenille vulgaire, qui ne date souvent que d’une petite journée. Peut-être
après tout qu’une minute dans l’esprit de ce papillon, est l’équivalent d’un seconde dans l’esprit de celui qui le chasse, et qui s’appelle Vladimir Nabokov.
Le temps est donc subjectif, voilà ma
thèse. La durée n’a pas d’existence propre, est toute les mesures qu’on pourra en faire ne nous approcherons pas plus de la vérité qu’un quelconque radiotrottoir. J’ai connu dans ma longue et
trépidante vie, un homme passable et sans grand intérêt dont le nom m’échappe totalement, ce qui n’est d’ailleurs pas très grave. Cet individu fade et grisâtre se couchait tous les soirs en
répétant inlassablement la même phrase : « Ah ! Qu’est-ce qu’il faut s’en voir avant de mourir ! » Il est mort, récemment, laissant derrière lui une vie fort succincte
sur le plan des statistiques platoniciennes, mais on ne peux plus longue sur le plan du vécu. Chaque journée était interminable pour lui : dans son esprit, le temps d’allongeait tant, qu’au
fond, s’il vécu bien peu de jours, il vécu bien longtemps. Mais j’ai un autre ami.
Lui, il est arrivé à l’âge de
dix-huit ans. Là, il n’eut plus qu’un seul et unique rêve : comprendre Kant. Alors, il lut, il relut et lut encore. Des jours, des semaines et des mois : plongé tout entier dans
l’incommensurable effort intellectuel que demande la compréhension pleine et complète du kantisme. Un jour, il leva brusquement la tête, il se retourna : une douleur au cœur le prenait
subitement, il allait vers son lit, il s’y couchait, on appelait le médecin, on l’emmenait à l’hôpital, on le sauvait. Alors sa femme vînt le voir, avec sa fille et son fils, et leurs enfants,
et les enfants de leurs enfants ! Dès lors, mon ami comprit : il avait 93 ans :
« Déjà !? » s'écria-t-il...
Volontés d'agir