Mercredi 10 décembre 2008
Il s'approchait en divaguant, hurlant des chants d'une grande gaieté, il arrivait devant
le parvis de la cathédrale qui était toute éclairée par tout un ensemble de colorations célestes d'une froide et impeccable beauté. Toute sa fortune, à cet homme que je vous décrit, était résumée
dans le spectacle qu'il contemplait : la façade de la cathédrale qui lui rappelait, Proust, bien sûr, mais Monet aussi ; et surtout, cette magistrale devanture renforçait sa joie. En fait cet
homme était au bras d'une fille, extrêmement timide, fragile, et pâle qui esquissait par ailleurs un sourire serein devant le sublime d'abord, certes, de l'endroit, mais bien sûr devant les
arlequinades idiotes et poignantes de son compagnon dont elle tenait le bras ; et cela devait être très récent. Ils s'étaient en effet rencontrés la veille et s'étaient immédiatement aimés.
Moi-même, j'étais non loin du parvis de l'église, parmi les lumières qui sollicitaient mon attention, mais pas tout à fait néanmoins, car il faut se rendre compte que l'homme que je décris était
une connaissance, au fond je ne le connaissais que trop, depuis longtemps, il était ici, face à moi, il était si heureux que je m'interrogeai si se fut bien lui car j'avais souvenir d'un être
profondément triste, fort drôle, mais triste quand-même. Cet homme que je voyais là, au bras d'une demoiselle, je ne le voyais plus, mais j'avais été longtemps, comme son confident. Au fond,
constatant sa félicité, j'étais heureux pour lui.
C'était sa première liaison, peut-être même était-ce la première fois qu'il tombât
amoureux, et, derechef, qu'il était épanoui. Il était parvenu à la séduire bien qu'il était fort maladroit pour ce genre d'acrobaties ; de même qu'il était un piètre rhéteur. Il l'avait invité au
restaurant, naturellement, et là, il se promenait avec elle, dans la nuit mordorée, sous mes yeux émus. Si je relate ces entrefaites, cher Journal, c'est que la suite prit une dimension malaisée
et fort inconvenante. C'est à dire qu'à la fin de cette soirée qu'ils passèrent si plaisamment, ensemble, tout deux, s'aimant sous les flocons de la neige qui tombaient tout doucement sur leurs
cheveux humectés dès lors par le cristal liquéfié qui brillait encore, de ses étoiles scintillantes d'une pureté éthérée, tout allait basculer dans l'ombre prochaine ; pourtant, j'étais,
eux-aussi, nous étions parmi les lumières. Ils se regardaient intensément et elle, elle affichait un sourire infiniment ténue, auguste car il laissait apercevoir des dents dont l'harmonie et la
délicatesse étaient aussi ravissantes que le blanc immaculé de la neige reluisante qui tombait toujours dans une pesanteur de principe. Aussi voulais-je dire, le jeune homme était habité d'une
angoisse terrible car il s'apprêtait à coucher, pour la première fois, avec une fille ; une fille qu'il aimait ardemment ; ainsi donc il n'aurait point daigné la décevoir. Ils allèrent dans un
bar un peu en retrait de la vie nocturne et bruyante, rentrèrent chez le jeune homme, et se terminait alors cette veillée à laquelle il n'est pas de superlatifs suffisants pour en exprimer
totalement la ferveur et l'ivresse qui y régnât, du jour et du soir.
Mon récit devient, à partir de là, tragique. Car quelques jours après, mon ami vit
arriver chez lui son amante, timide et fragile, qui était en pleurs et qui en même temps, s'efforçait à ne pas être tout à fait triste. Elle lui appris qu'elle était enceinte et le jeune garçon
ne pur retenir des larmes qui étaient celle d'un déchirement. Ils pleurèrent ensemble sur leur sort car, au fond, leur joie s'arrêtait là ; bientôt tout allait devenir grave et solennel, et ils
le savaient. Immergés dans une insouciance propre à cette jeunesse adolescente, l'annonce pouvait être comparable à un coup de marteau, à une prise de conscience subite de la vie, et de son
absurdité. Le jeune homme était abattu tandis que, la jeune fille, elle, pleurait dans un chagrin infini, mais qui s'efforçait à admettre ce qui était, la vérité, l'âpre vérité. Ce moment de
souffrance fut aussi le moment d'une joie brûlante, la dernière avant que n'arrivât comme une fin, comme une mort prématurée, la naissance d'un enfant qu'il faudrait aimer, etc ; ils venaient à
peine de se connaître et déjà, toute la légèreté de leur amour naissant s'était alourdi au poids de cette fatalité. La jeune fille était immensément sensible, le jeune homme en était à ses
premiers émois amoureux ; il arrivait l'événement qui détruisait tout en même temps qu'il devait procurer une grande réjouissance. Sans doute, si cette histoire me parla si vivement au cœur c'est
que cet homme que j'ai décrit, cet homme déchiré et malheureux, c'est moi !
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