25 de novembre
Je fus vite de retour auprès de mes jeunes filles. N...
et moi nous revoyions souvent, de plus en plus, et il me semble que notre amour allait grandissant ; j'éprouvais bien plus de plaisir avec N... qu'avec Célestine (à laquelle je rendais parfois
visite, juste pour comparer, mais aussi je savais qu'elle allait s'en aller bientôt) ; surtout, N... était d'une séduction extraordinaire, et son pouvoir était autrement plus ravageur que celui,
trop maternel, de Célestine. Seulement, je crus vraiment que je jouais de malchance quand elle m'apprit, N..., dans un moment de pure intimité où je devais sans doute trop abuser de sa vertu,
qu'elle avait l'intention (enfin, ses parents) de déménager. Ce que je me dis exactement à ce moment-là fut la chose suivante : « Décidément, suis-je donc promis à la solitude
perpétuelle » me rappelant bien entendu du départ prochain de Célestine. Et à vrai dire, pour ce qui est de la solitude perpétuelle à laquelle je me jurais d'être promis, je ne me trompais
guère. Le jour où je pensais cela, sans le savoir, je venais d'être le prophète génial et terrible de mon existence.
Contrairement à Célestine qui allait vivre à La
Rochelle, N... s'exilait dans le Sud, pays qui au fond, lui seyait à merveille ; à son teint déjà un peu mat et à ce que je l'avais parfois imaginé peinte par Van Gogh ; elle me faisait penser,
j'ignore pourquoi, aux ciels si foncés du peintre (à celui de L'Eglise par exemple). Je regrettais presque de ne l'avoir pas aimé en Provence cette fille si charmante dont un moment, je fus fou.
Dans les dernières semaines, je voulu l'emmener avec moi à la campagne pour y passer quelques nuits, mais elle déclina mon invitation car elle préparait ses bagages, et tenait à saluer tous ses
amis qu'elle allait quitter. Il y avait bien entendu Célestine que je n'avais finalement plus envie de voir et dont j'attendais le départ avec impatience, comme moment libératoire. Elle tarda un
peu et son départ fut au moins trois fois reculé ; mais elle finit enfin par ne nous laisser que son seul souvenir. Ce jour-là, du moins, à la veille de son départ, elle tint à ce que l'on passât
la nuit ensemble, tous deux accolés et liés par un amour sincère et triste qui ne m'enchantât que trop, d'autant plus qu'elle refusât à se livrer à notre copulation traditionnelle. N..., elle,
fut davantage conciliante et je pleurais sincèrement sur notre rupture, au fond, car cela inaugurait la fin de notre relation. Je dus m'apercevoir par la suite à quel point je l'aimais, mais
cela, comme tout, s'atténua et quand deux ans furent passés, j'avais perdu au moins les trois quart de son visage mat. Célestine, étonnement, était à peu près encore dans ma mémoire, mais elle
avait résisté aux outrages du temps en demeurant pour moi un visage agaçant dont je ne pouvais souffrir la vision ; toujours elle demeura associée à une période pénible de ma
jeunesse.
N... m'avait quitté avant Célestine et cela suffit à
constituer mon chagrin qui fut vite attisé d'abord, par une lettre qu'elle m'envoyât quelques jours après, quand elle fut installée et dans laquelle elle me décrivait toute sa nouvelle vie et me
transmettait en de bien belles formules, tout son amour qu'elle éprouvait encore pour moi, le délicate fille. Je fis tant couler de larmes sur la lettre que l'encre ruissela non seulement, mais
en plus le papier se perça et je ne pus plus alors lire sa douce écriture. De plus, je mis tant de temps à répondre qu'elle crut qu'il m'était arrivé quelque chose (ce qui était effectivement) ;
au bout de trois lettres au moins que je reçus d'elle, je me décidai à répondre ; nous entreprîmes dès lors une longue correspondance qui cessât beaucoup plus tard. Quant à Célestine, c'est à
cette époque là qu'elle s'éclipsât. Elle n'eut jamais l'idée d'écrire, ce que je ne pris pas la peine de faire non plus afin naturellement de ne point lui donner d'idées trop
mauvaises.
Loin de mes deux femmes, et seul comme un chien, mon existence changeât vite. Ce
fut l'époque où je découvris Karl Schtroumpf et devins une sorte de romantique pessimiste ; je rencontrais par ailleurs bien des filles avec lesquelles je tentais d'oublier mes deux amours qui
avaient marqués mon jeune esprit : N... et M...
Volontés d'agir