Quand le petit matin perçait derrière un rideau de nuage d'un gris vaporeux, quand
une lueur diaphane dissipait le brouillard errant et attisait vaguement les choses silencieuses encore somnolentes, quand les nuages se liaient avec le ciel d'un lien si fort qu'il en naissait un
amalgame fondu et dégradé - un gris, lequel teinté d'un bleu pâle était perforé par un blanc translucide – dans lequel venait se consumer les fumerolles oscillantes des cheminées brumeuses et
fumantes, quand les nuées embrassaient le ciel et que le soleil y ajoutait sa clarté nouvelle et son souffle dorée, Aïdigalayou, en ces moments d'aurore voilés, rentrait chez lui, dans une
solitude joyeuse ; il ressentait la fraicheur de l'aube qui rencontrait sa profonde fatigue qui était elle-même allégée par le cœur pur d'Aïdigalayou qui contemplait paisiblement ce matin qui lui
servait de nuit. Pourtant, Aïdigalayou n'aurait pas souhaité se coucher maintenant. Il sentait encore en lui une force première, une excitation qui dépassait son épuisement lourd qu'une moindre
action également lourde, lui aurait révélé et l'en aurait assommé. Ainsi Aïdigalayou prit bien soin de ne pas ouvrir un livre ou d'écrire ; il préférât encore demeurer seul dehors, il voulait
danser, danser au nom d'un dieu, celui de la jovialité, du froid, et du soleil ; le dieu du matin, le dieu de la fraicheur qui ôte à l'homme son épuisement, sa fatigue, son état inerte et rigide
; un dieu qui n'est plus celui des festivités nocturnes où l'on boit dans l'angoisse des ténèbres, mais celui des concerts matinaux, plein de musique et de violons formant une farandole
glissante, montante et descendante, agile et piquée, dansante, en somme, où la jovialité s'éveille et vous agite d'une bourrasque mistraléenne.
Aïdigalayou ne pouvait donc hésiter, et il se mit à courir, à danser, à patiner sur un
sol que le froid terrible de l'hiver commençant avait frappé de sa force glaciale et l'avait recouvert d'une pellicule de givre qui se poursuivait jusque sur le lac, qui bordait le palais et les
jardins d'Aïdigalayou, et où il alla glisser comme cette musique sarabandesque qui lui emplissait ses primesautières oreilles. Le froid terrible ne l'atteignait nullement car il participait à sa
joie réchauffante. Il n'y avait que la luisance sensible de ses yeux qui était percée par le froid et le faisait pleurer contre son gré, à moins que ce ne fut des larmes de bonheur.
Dans le violacé qu'avait maintenant revêtu la glace et l'azur qui s'y reflétait,
scintillait les traces que les patins d'Aïdigalayou avaient encré dans le lac bleu, tel était son nom quand il cessait d'être coiffé par ce couvre-chef blanc et boréal. Mais bientôt, le
flou régnant, l'humeur confuse qui nous plaçait hors du temps, s'évapora et l'on assistât à un flot de lumière qui vint de déverser mystiquement, au travers d'un nuage suffisamment transparent,
et qui nous baignait dès lors dans une mer de soleil, aigüe ; les oiseaux chantaient, la nature frémissait, Aïdigalayou tremblait car il avait froid.
Aïdigalayou qui se sentait d'ailleurs rattrapé par son épuisement, qu'il avait d'ailleurs
participé à augmenter par ses pirouettes vertigineuses et irresponsables, rentrait alors en son royaume, celui de la chaleur, de la cheminée qui ne fumait pas qu'à l'extérieur, et vers laquelle
il allait réchauffer ses petites menottes toutes tremblantes. Il traversât donc ses jardins, qui était à l'instant parsemés des flocons de neige qui tombaient à présent, dans une grande timidité,
sur le sol et les buissons, sur les fontaines et les statues, qu'Aïdigalayou imaginait déjà dissimulés sous une vaste couverte de neige qui ne disparaitrait ensuite qu'au printemps renaissant.
Comme il s'agissait aussi des premiers cristaux de neige qui parsemaient là, la terre, Aïdigalayou entrât dans une nouvelle jovialité, presque un enivrement, qui suspendit à nouveau sa
douloureuse fatigue.
Et il arriva devant chez lui, poussa la porte de sa majestueuse demeure où il entrât une
bouffée de froid et un éclat radieux de luminosité que le vent portait mais que la lourde porte balaya en se refermant bruyamment. A cet instant, la femme d'Aïdigalayou qui ne dormait plus
descendit brutalement jusqu'à l'entrée. « C'est à cette heure-ci que tu rentres espèce de vaurien ?! » « Mais..., répondit Aïdigalayou qui était encore tout heureux par ce qu'il
venait de voir et si confondu qu'on lui chercha noise ainsi. » « Et je suis sûr qu'il est tout empesté d'alcool ! ivrogne ! » « Mais... » « Aller, dégage de là,
sors ! Va-t-en ! Part d'ici, je veux plus te voir ! » « Mais... ». Elle prit la peine de lui ouvrir la porte, si faiblement vêtue qu'elle était pourtant, et Aïdigalayou fut bien
contraint de sortir après avoir laissé entendre un ultime « mais.. » ; mais cela était finit à présent, la dure réalité était devant ses yeux : le froid, la neige, l'hiver, la fatigue ;
tout cela s'était bien gentil, mais là quand même, ça devenait sacrément fâcheux.
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