La première fois où Le Bituron ressentit les premières atteintes du mal, et
qu'il était un homme complexe et malheureux, ce fut un soir extrêmement clair, particulièrement froid ; il semblait régner un silence proprement malsain et par ailleurs, fort propice aux pensées
malheureuses et obscures telles qu'elles s'étaient déversées brusquement, nous le verrons, dans la tête douloureuse et encombrée du Bituron. Ce soir-là, Le Bituron, homme dont
on sait qu'il chantait la vie comme personne, et qu'il était tout fringuant, tout guilleret, qu'on pouvait l'apparenter allègrement à un foyer de joie, à un démiurge de jovialité, et je ne sais
trop quoi encore, cet homme-ci donc, ce soir-là, mangeait sous les tilleuls verts de la promenade, une orange qui exhalait ces embruns d'agrumes, ces parfums maltais et corrodant propres à ces
mandarines imprégnées d'une essence juteuse et âcre qui laissaient dans le sillage du Bituron, habituellement nimbé d'une pureté et d'une apesanteur céleste sans nom, une odeur
insupportable imprégnée de cet arôme ambré et révulsif dont l'origine venait de cet acte délibéré de la raison et en somme, profondément déraisonnable ; j'entends bien sûr l'acte même d'éplucher
une orange, fruit belliciste entre tous. Toutefois au moment où il approcha de sa bouche un quartier de l'agrume bigarré que nous venons d'accabler, il eut l'impression subite et extrêmement
troublante, de répéter un geste qu'il avait déjà accomplit par le passé, on ne savait trop quand, mais ce geste semblait se réitérer exactement de la même façon, dans la même positon qu'il
s'était réalisé originellement, à savoir sur ce chemin où le froid vous pénétrait le corps et la lune vous éclairait d'une pâleur étrange. Par ailleurs, mis à part ce trouble bien connu, qui ne
créa qu'une frustration et une confusion, Le Bituron fut déçu jusqu'à la grimace du goût âpre et amer de son orange qui lui avait non seulement souillé les doigts de son odeur indélébile
et révoltante, et qui se révélait être – comble de l'ironie – profondément dégueulasse. Mécaniquement, instinctivement, le geste – qui fut fatal – du Bituron, fut de jeter cette orange
infecte vers je ne sais quel Est ou Ouest ; bref, de s'en séparer et de la rendre à Dame Nature. Seulement, à l'instant ou son geste s'accomplissait, Le Bituron trembla et frémit, fut
prit d'une effroyable vision ; il eut soudain le sentiment que sa vie était un effroyable échec ; et immédiatement, de se demander, « Qui suis-je ? » Pénétré par le doute, Le
Bituron manqua de perdre connaissance ; il dut s'arrêter et s'étendre presque sur le sol glacé et rentra finalement chez lui, dans l'angoisse, dans l'effroi ; il retrouva sa femme, sa femme
qui le croyait épanouit et le pensait heureux ; cet homme si sur de lui, si robuste, si puissant comme le marbre et l'airain ; cet homme dont on vient de constater sa chute lamentable et son
entrée impérieuse dans la dégénérescence. A l'instant même où se révélait au fond une espèce d'authenticité, il tremblait comme un mourant devant son cadavre ; il était à l'agonie, lui qui était
plein de joie comme le premier moteur aristotélicien ; et pourtant il n'avait jamais été tant proche de lui-même.
Le temps passa, et Le Bituron se refit une petite santé, suite à son déclin dont
le lecteur attentif se souvient. Il ne ressortait plus en soirée, mais la journée, il allait marcher au soleil, bien que le froid ne laissait pas de jeter encore toute sa force sur le pauvre
Bituron, affaibli. Et puis soudain, il cessa de marcher. Il y avait quelque chose qui ne convenait pas. Et il sentit à cet instant le parfum de
l'orange. Il eut tout juste le temps de gémir et perdit connaissance presque immédiatement. Il recouvra finalement la conscience après être tombé dans un coma de quelques semaines ; à cet
instant, il repensa que sa vie devait être un effroyable échec et immédiatement, s'interrogea ; « Qui suis-je ? » Depuis ce jour, Le Bituron ne supportait plus les mangeurs
d'oranges qu'il méprisait d'un dédain venimeux, d'une hautaine et odieuse façon ; ces imbéciles ne faisait rien que de lui faire penser que son existence devait être un effroyable échec, et ça,
c'est vraiment insupportable.
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