Aujourd’hui, j’ai pris le train. Quand on y pense, c’est quelque chose, de prendre le train ; c’est beau, je veux dire. Déjà, la gare, c’est incroyable. On voit la
vie en concentré, c’est violent et ça rafraîchit. Rien que de voir un voyageur qui part avec sa grosse valise, tandis qu’un type lui dit au revoir avec un sourire tout mélancolique, moi ça me
fait quelque chose. Et puis, y’a ceux qui se retrouvent, qui se sont pas vus depuis longtemps et qui se jettent dans les bras l’un de l’autre. Ça aussi, c’est quand même pas rien. Ça me laisse
songeur…
Bien sûr, la gare, c’est aussi toute une
machine : faut voir tous ces trains qui arrivent, qui repartent, qui reviennent et qui s’en vont. Quel logistique quand même. Fallait le faire : mettre tous ses rails à travers la
France, imaginer ces horaires, ces correspondances, ces directions, ces messages ! Non, une gare, c’est une prodigieuse fourmilière, ça frétille de toutes parts, c’est la vie dans tous ses
mouvements, dans toute sa furie, et aussi, c’est l’ordre et l’intelligence ! Tout est pensé, et ça n’arrête pas, jamais… Ah ! Ça me laisse songeur…
Et puis dans les gares, on voit
défiler plein de gens rigolos. Des perdus, des tous paumés, qui regardent les panneaux d’horaires avec désespoir, comme un tableaux triste et beau à la fois. Y’en a qui ont peur de se tromper, et
qui demandent cinquante fois, à cinquante personnes différentes, si « ce train, là, c’est bien celui qui part pour Valence ? » A chaque fois, on leur répond
« Oui » ; mis ils redemandent, ces gens-là, si ce train part bien pour Valence, à d’autres… C’est marrant d’avoir peur comme ça. Ça me laisse songeur…
Faut reconnaître que les
retardataires, c’est marrant aussi. Ces types qui ont un train à prendre, et qui arrivent à la dernière minute. Ils ont tous décoiffés, les pauvres, ils transpirent, et ils sont peur. En général,
on voit sur leur tête qu’ils ne pensent à rien d’autre qu’à leur train ; c’est leur obsession, leur lubie suprême. Ils ne pensent qu’à ça, tellement qu’ils en oublient qu’ils ont mal au dos,
aux pieds, qu’ils sont vieux ou fatigués : il leur faut leur train, il faut qu’ils courent, et ils dératent ! Ça me laisse songeur…
Mais bien sûr, le mieux,
c’est le passe-temps. En attendant leur train, ou dans le train d’ailleurs, les gens, pour se désennuyer, ils lisent, ils écoutent de la musique, ils s’occupent. On voit les intellectuels, les
bons lecteurs, les scientifiques, les amateurs de sport, les passionnés de politique, les fleurs bleues, les rappeurs, les autres, tout le monde… y’en a qui tripotent leur téléphone ou leur
ordinateur portable. C’est marrant, de voir à quel point les gens ne se parlent pas dans les trains… la façon aussi, qu’ils ont à se mettre seul sur les double sièges. Ils cherchent tous à
n’avoir personne à côté d’eux. Ça me laisse songeur…
Aujourd’hui, à la
gare, j’ai vu une jeune fille avec un pantalon très moulant. Elle attendait un train, sans doute, elle avait une demi-heure devant elle. Alors elle a sortie son livre ; elle l’a lu. C’était un
livre sur le cancer. Des histoires pour s’en sortir ou je sais pas quoi. Moi j’aurai pas dit, comme ça, mais cette femme, au fond de sa tête, dans ses pensées, dans cette gare, elle pense à rien
qu’à son cancer, ou à celui de sa mère ou de son mari… C’est quelque chose, ça, parce qu’en la voyant comme ça, je ne l’aurai pas cru… Ça me laisse songeur…
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