Stefano Villeréal était jeune éphèbe fort bien nimbé de
beauté. Frais comme un yoghourt, son visage se distinguait nettement par sa pureté ; il y respirait comme une symétrie de statue, qui, tout en
garantissant l’éclat de sa jeunesse, lui conférait une sévérité mélancolique. Stefano avait des yeux bleus, et bien que ne regardant pas toujours dans la même direction, ils brillaient tous deux
avec la même profondeur. Stefano arborait pour crinière une longue chevelure, très brune, de celles qui enrubannent l’Espagne depuis l’Andalousie ; d’ailleurs, il aimait beaucoup
l’Andalousie. Stefano était immobile, plongé tout entier dans la plus vive contemplation. Dans le vacarme silencieux de sa chute, la nuit tombante enluminait la voûte céleste d’un doux
crépuscule et poudrait le firmament d’étoiles scintillantes, qui luisaient dans le ciel comme les pores d’une peau d’adolescent. Stefano Villeréal scrutait ce dôme d’azur miroitant au-dessus
de sa tête avec cette étrange fascination que confère l’étonnement et l’incrédulité, et qui, par la puissance de sa nature, déforme grotesquement le visage en une moue faite de sidération
douteuse et d’un ébahissement presque hypnotique ; il était bé. Le vent bruissait mollement dans les orangers en fleurs, le murmure d’une lointaine rivière inondait la vallée, le crissement
sourd de quelques animaux parfumait l’air de son chant cadencé ; la nature endormie semblait ronfler. A cent mètres de là, au centre d’un village ensommeillé, dans le clocher d’une église,
en douze fois : minuit sonna.
Dans ce silence grognant de bruine,
un bruit strident de castagnette se fit entendre brusquement. « Qu’est-ce donc que cela ? » s’exclama Stefano Villeréal, l’esprit trop déboussolé par la stupéfaction pour qu’il
puisse établir un rapprochement entre le phonème saccadé et musical qui venait de le tirer de sa rêverie et l’objet qui, en toute logique, devait en être l’origine. C’est une voix – féminine, ô
grâce des grâces – qui établit, d’un ton frondeur, ce rapprochement : « C’est une castagnette ! » Stefano se retournait (cela venait de derrière lui) ; rien. Il
attendait. Puis, furtivement, une silhouette féminine apparut dans l’ombre de la nuit. Stefano reconnu une femme, qui s’approchait de lui ; il tremblait, et plus elle était proche, plus il
avait peur. Soudain, elle sortait de l’ombre, et pénétrait dans le clair bleuté de la lune ; il sursauta. Elle avait une longue robe rococo, elle était brune, totalement brune, et elle
lui souriait, le regardant dans le fond des yeux, tout en avançant. Stefano se penchait en arrière, les orbites gonflées par une fascination morbide et tremblotante. Elle allait à sa rencontre,
fatalement ; Stefano ne pouvait pas l’arrêter, il avait peur, il était paralysé, il plongeait son regard émasculé dans celui de la jeune fille. « Une andalouse !... c’est
sûrement une andalouse ! » se disait-il… La voilà qui était à un mètre de lui. Doucement, dans le silence de sa beauté, elle faisait tournoyer ses bras autour du jeune homme ;
elle se mit à danser. « Vous… vous êtes andalouses ? » interrogea peureusement Stefano. La jeune femme, tête baissée, yeux fermés, cheveux ébouriffés, les bras tendus tordus
en l’air comme les volutes bleues d’une gitane…, répondit par un hochement de hanche, puis par un autre, et encore un autre… « Seriez-vous en train de danser ? » demanda Stefano. Elle
répondit que « Oui », et qu’elle était bien andalouse ; le reste de la nuit n’est que flamenco, flamenco, flamenco !
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