L’enfant jour rougit de teintes matinales ;
des cernes de brume recouvrent l’air et le temps ; les choses sortent du noir, grises et délavées. C’est le matin. L’aube colore de pourpre, de jaune et d’azur ce vaste et profond dégradé
qu’on appelle le ciel, et que d’étranges nuages opalins décorent, un peu. Le soleil, encore lui, décoche de long rayons, qui, venus de derrière la mer, viennent pointer les grattes ciels… Le port
de New York, tout transi de froid, s’éveille. Il revient peu à peu à la vie, endolori d’embrun et d’une rosée trop grise. Ses bruits sont rares, mais secs, déformés et lointains, comme les voix
rauques, enrouées, qu’ont les hommes au petit-déjeuner… Nous sommes là à une époque où New York dormait encore.
Dans ce silence mourant, que recouvre
un vrombissement de ville, arrive à pas feutrés, un homme. C’est Antonín Dvořák. Il est fier, tout droit sévère, le visage dur, avec la barbe. Ses yeux sont gros ; froncés les sourcils,
comme la fureur. Il est au port, à Manhattan Lower, sur les quais. Il s’y arrête, droit d'aplomb, élégant comme un roc immobile. Derrière lui, la Gotham art déco, cette belle et
digne catastrophe : la ville debout par excellence, qui s’élance au ciel comme une forêt ; et, devant lui, l’océan, l’atlantique, le brumeux, tout flapi des matines, qui part au loin,
en vaguelettes bleu marine, vers l’horizon d’est. Le soleil qui se lève semble sortir de l’eau, comme une île où une baleine ; il verse par la mer des couleurs argentées, qui clapotent entre
les vagues. Dvořák est éblouit ; il en fronce encore plus les sourcils.
Il aime ces moments. Le port de
« New Amsterdam » se lève. Les premiers bateaux larguent les amarres, et sortent de la rade, dans un long cortège de remous et de vapeurs. Ils font du bruit, on entend des mouettes qui
les suivent, des marins qui crient ; il y a des moteurs qui ronflent, des cageots qui s’effondrent et se déplacent ; tout cela au loin, comme derrière l’air. Voilà un lieu plein de
musique, plein de chants et d’arpèges. Dvořák les entends, il s’emplit de notes ; et, sereinement, plein de confiance, il s’exalte. Navires énormes qui disparaissez derrière l’horizon !
Cheminés puissantes crachant ces lourdes effluves vaporeuses, qui tentent en volutes blanchâtres de s’élever aussi haut que ces gratte-ciels
éthérés ! Ce monde-là, plein de fougue et d’espoir, c’est le monde nouveau, celui qui va rentrer dans le siècle et changer le cours de l'Histoire !
Dvořák reste, il ne peut
pas partir. Ces bateaux qui s’en vont vers l’ouest lui rappellent l’Europe. Il revoit derrière l’océan, le vieux continent qui lui tend les bras. Une sorte de nostalgie pointe au fond de son
cœur, elle est lourde et pompeuse comme le bruit des navires. Il a le mal du pays, la Tchéquie lui manque, elle l'appelle ; un romantisme venteux lui souffle lugubrement au fond de l’âme.
L’Amérique, il l’adore, mais ce pays est encore vide ; il est plein de trous que des millions d’immigrants cherchent à boucher ; musicalement, c’est encore le silence ; un silence
mélodieux, fait de nègres et d’amérindiens. Il est là pour donner à ce peuple sa musique ; une musique du nouveau monde, un chant qui le lancera dans l'aventure du vingtième siècle. Alors il
vient là, dans cette antichambre de l’Europe, cet entre-deux portuaire, dont il connaît désormais les moindres rouages, et tous les horaires...
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