J’étais donc veuf. Et père d’un légume. Ma vie se
résumait à une sorte d’errance vagabonde et sinistre. Le comble d’une sorte de désolation résignée m’habitait. Mathilde, ma douce, était morte, dans la douleur, comme ma mère, et tout ce qu’il me
restait d’elle, c’était une betterave humaine, qui ne ressemblait à rien. Je ne pleurais même pas. Il me fallut plusieurs années, une nuit d’hiver, dans la froideur de mon lit, pou me rendre bien
compte de tout l’étendue de ma solitude. Je n’avais plus rien. Tout ce que j’aimais était mort, et de ces choses sacrées, je n’avais plus que les profanateurs. Loin d’être pour moi la dernière
incarnation de Mathilde, loin de le considérer comme le dernier cadeau de cette sainte, je voyais l’enfant paraplégique comme l’architecte de mon malheur. Aussi, terrifié, je comprenais mon
père ; sa haine à mon encontre me paraissait désormais légitime, normale, naturelle, justifiée.
Je commençais alors à tabasser mon
fils. Violemment, avec rage, sans raison, comme ça. Le petit n’y pouvait rien. Je savais seulement qu’il avait mal. J’hurlai de colère. C’était bien là le dernier sentiment que je pouvais
ressentir. J’hurlai contre la fatalité du monde, contre la vie. J’étais devenu ce père en brûlure contre son fils, ce fils matricide ! Et puis un jour, oublié, dans les limbes étranges et
douceâtres de la somnolence, je me surprenais, avec cette étrange habilité que donnent les rêves, dans la chambre de mon fils. Je le tenais par le cou, et je… j’étais en train de le… je le
violais… ! Je m’exclamais, je rougissais, je tremblais… une seconde de lucidité m’envahissait : qu’avais-je fait ? Pourquoi ? Quelle force, quelle chose immonde me poussait à
de telles extrémités ? Je fuyais… Je fuyais, je m’évadais… J’appelais aux secours ! Je sortais de chez moi… En courant… sans réfléchir… laissant tout dernière moi… je courai à perdre
haleine… mon sang était en fusion, c’était du feu… je ne respirais plus… Je ne pensais plus rien… Mes jambes vibraient d’elles-mêmes… Je devenais incontrôlable… Je traversai ville, rivière et
forêt… Et à un moment, pris dans le bout de l’épuisement, arrivé au bout de mes forces, je m’effondrais… Trou noir…
Depuis, je fuis toujours. Je suis
dans une campagne noir, sordide. Je cherche. Je ne sais ni qui, ni quoi. Mais je cherche. Je veux tout oublier. Ma mère, que j’ai tuée, me hante. Mon père aussi, me hante. L’homme qui me violait
me hante. Mathilde ma hante. Le petit me hante. La vie me hante et me dévore. Ma colère est apaisée, mais ma souffrance c’est fait plus lente, plus pointue, plus aiguisée. Je marche longuement.
Mais il n’y a personne. Je marche partout. Je ne sais depuis combien de temps. Je ne sais plus rien. Je cherche des villages, des animaux. Je cherche de la nourriture. Je cherche n’importe quoi.
Mais je cherche. Il me faudrait une lanterne. Il fait sombre, par ici. Je ne sais où je suis. Mais l’automne me semble permanent. Il fait humide, il fait froid. Il fait gluant. Que de boue, que
d’humide, que de fanée. Poisseuse campagne. Forêt d’immonde. Ce pays est mort. Je suis trop seul. Je n’en peux plus. Je voudrai appeler aux secours. Mais je crois que je suis totalement seul. Il
n’y a plus rien. Je n’ai plus que des chimères pour ombre. Et pour guides, il ne me reste que mes souvenirs, qui me disent de fuir. Alors je fuis. Et je continuerai ! Je suis… je suis… c’est
ça… je suis l’égaré…
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