Dimanche 14 septembre 2008
Arrêter ma respiration, je n’y arrive pas trop mal. Des fois,
comme ça, de temps en temps, je rempli ma baignoire avec de l’eau bien tiède. Puis, j’aspire un grand coup, je sens dans mon corps affluer l’air en gros morceaux qui fait gonfler mes
poumons ; et, une fois que je suis bien plein, je ferme ma bouche, je bouche mon nez, et je plonge ma tête dans l’eau. C’est comme si j’entrai dans une sorte d’autre monde. Je ne respire
plus, je ne vois plus, je n’entends plus, et je ne sens plus que mon cœur qui bat, un peu comme les battements réguliers des ailes d’un oiseau qui fend l’air. Car en vérité, dans ces moments, je
suis comme suspendu, et pour tout dire, je vole. Comme un oiseau. Un oiseau qui survole la vie, qui volette au-dessus d’elle et de ses misères ; un oiseau qui passerait au-dessus des nuages
de l’existence, et qui voltigerait dans le ciel bleu de l’intemporel. Ces moments là, c’est l’éternité. Et l’éternité, bon dieu, ça me fait foutrement envie !
A vrai dire, l’air qui rentre et qui sort de nos
poumons, c’est un mystère. Tout le monde sait que c’est indispensable pour qu’on vive. Et pourtant, malgré cela, on peut arrêter sa respiration. Quand on veut, on peut dire : « stop,
j’arrête de respirer ». Et là, toujours vivant, on respire comme un mort ; on ne respire plus. Le cœur aussi doit battre pour qu’on vive, mais lui, je ne peux pas l’arrêter quand ça me
chante. Il est indépendant de ma volonté, totalement hors de portée, je n’ai aucune prise sur lui. Et pourtant, j’aimerai diablement décider parfois de l’arrêter… Je dirai stop, et là, boum, mon
cœur s’arrête ! Je sentirai mon sang qui ralentirait dedans mes veines ; il serait perdu, tout penaud, cafouillant dans le labyrinthe de
mes artères. Et je verrai la vie s’en aller de mes muscles ; mon cerveau serait tout flué, je ne pourrai plus bouger, je verrai flou, mes poumons trembleront, mes mains s’immobiliseront, et
là, je toucherai du doigt la mort, tout en étant vivant. Je serai suspendu, dans l’étrange éternité de ces quelques secondes au-delà de la vie.
Mais le cœur n’en fait qu’à sa tête. Il
bat, comme ça, sans rien demander à personne, il fait son boulot, silencieux, discret, une vraie machine. Le problème reste la respiration. Indispensable mais malléable, elle n’en demeure pas
moins inconsciente la plupart du temps : je ne contrôle pas ma respiration quand je dors, où quand je réfléchi. Mais des fois, je décide d’aspirer une grande bouffé d’air frais, où de
m’arrêter net de respirer.
On ne va jamais jusqu’au bout avec la
respiration. Si je peux la maîtriser, ce n’est que quelque fois ; le plus souvent, elle se fait sans que j’y pense. De l’autre côté, si j’ai prise sur ma respiration, ce n’est que peu de
chose. Combien de fois ai-je voulu aller jusqu’au bout ? Je suis là, dans ma baignoire, je ne respire plus. Je suis bien. Je m’éloigne de la vie, je me « sens » partir, mourir,
dépérir… je veux atteindre le but ultime, surpasser la vie définitivement ; atteindre cette autre vie où je semble être entrer, un peu. Mais toujours, c’est comme si une main me prenait par
les cheveux et me sortait violemment la tête de l’eau. Je me retourne, il n’y personne !... C'est comme si la respiration avait eu un sursaut, et qu'elle avait repris le dessus sur moi. Et
je suffoque tout seul dans ma salle de bain, je garotte, et je me dis que la vie veut toujours durer. Alors on reste vivant… et on attend... toujours.
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