Il se regarde, tout
silencieux, vilain vaseux. Il me semble tout pouacre, mal rasé, perdu dans le sillage. Le voilà qui se mégotte le menton, un peu. Il se penche, s’approche ; et tire ses cernes vers le bas
pour se regarder le dessous des yeux. Rien à signaler, il passe à la bouche. Il l’ouvre bien grand, se tâte les chicots, fait valser sa langue et sa glotte ; puis referme le tout, pâteux. Il
récidive ; il se carre un doigt dans la narine et l’enfonce jusqu’aux sinus, en le faisant bien tortiller de l’ergot, histoire de se curer les écuries.
A côté de lui, elle est
là, aussi. Cernée, engourdie, fripée, elle fait couler de l’eau et s’en passe sur le visage. Ça lui coule menu sur le font, sur les paupières, et ça continue la dégouline sur ses bajoues
mamelonnées puis sur ses lèvres, et enfin, ça s’évade en gouttelettes cliquetantes, qui perlent en filant, dans une chute silencieuse. Elle met ses longs cheveux, bruns lissés, derrière ses
épaules, et s’essuie la figure, doucement. Ensuite, elle colle contre son visage ses deux mains, et les fait onduler avec délicatesse.
Il laisse tomber
ses deux bras le long de son corps, et, stoïque, droit comme un I, un peu penché sur la fin, il se regarde, les yeux dans les yeux. Il est hagard, on dirait qu’il est vide, en dedans. Il me
semble qu’il se dandine un peu, de droite à gauche, imperceptiblement. C’est drôle. Un sursaut : il sort de sa songerie. Il décide de sa laver les mains. L’eau coule forte, bruyante ;
ses deux mains, mousseuses au possible, échappent en pétarde écumante le savon qui file gliassant dans le lavabo ; il tente de le récupérer, sa main droite sous la cascade fait gicler la
flotte de partout ; il s’empresse de stopper l’eau de la main gauche. Résultat : le mitigeur est souillé de spumosité, la salle de bain est trempée, sa main gauche n’est pas propre. Il
est affligeant.
De son côté,
elle use d’un gant de toilette, qui fait étrange, présente des motifs dorés joliment fleurdelisés. Rincée, vient ensuite le maquillage. Là, soudainement, elle me semble devenir soliste en plein
concert : comme un violon, son visage stradivarius voit venir sur ses quintes les archers du khôl ou du rouge à lèvre, qui, en des legato rimmel ou des spiccato mascaras, font s’ébruiter les
sonorités visuelles de son noble instrument. Elle est virtuose, me semble-t-il : sa frimousse fardée de gloss par l’effet cotonneux d’un pizzicato est du meilleur effet ; l’ensemble,
monsieur solfège, rappelle le bariolage. Elle se redresse, s’observe méticuleusement, roulant des lèves, écarquillant ses mirettes écartées et chantonnant, sans s’en rendre compte, un air de
Vivaldi.
Lui,
il décide de se laver les dents. Une lubie, sans doute. Sa brosse est très laide : au milieu, s’amasse une sorte de tas blanchâtre de dentifrice usagé séché, et qui l’oblige à la saisir avec
précaution. Étalant une montagne de dentifrice sur l’époussette bleu fluo, il s’introduit l’ensemble dans le gosier, en un vacarme baveux vaseux sans nom, d’où surgit, en un va-et-vient violent
et frénétique, une mousse écumante de bouillonnement bulleux où spumes salivantes et tourbes acides se mélangent dans la plus désordonnée tempête bleutée qu’il met été donné de voir. Perdant
haleine, étouffant dans sa propre bile fluorescente, il se tord affreusement et recrache toute sa vase aquafraîcheuse dans la lavabo, en un cri rauque pas fameux. Se relavant, il s’aperçoit que
le pourtour de bouche ainsi que son menton, sont recouvert de cette substance étrange, et clopin-clopant, il s’essuie avec la serviette.
Et elle, où en est elle ? Oh ! Elle est partie. Mince alors !... pendant que l’autre se lavait les dents… C’est bien cela : la beauté se fait toujours
discrète…
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