A l'instant où je posais le premier pied dans la salle, une grande tension imprégnât mon corps. Ce n'était pas tant que
je manifestais une passion aigüe pour l'opéra, mais la musique me fait toujours l'effet d'une bourrasque qui s'abat et vous percute sans égards, dans la plus totale indifférence et dans la plus
poignante émotion. Évidemment, l'attente m'est insoutenable, la fascination du rideau s'exerce sur moi comme si, comme moi, il frémissait de nervosité, dans ce grand silence qu'un vaste brouhaha
rempli encore, mais qui bientôt se serrât incliné devant les premières notes qui toujours me remplissent d'effroi.
Peu de fois j'ai été déçu, bien que le bonheur soit souvent bref mais qu'il demeure quand même comme un excellent
souvenir. Cela requiert naturellement une grande attention, et une parfaite disposition car à chaque instant peut se produire cette explosion suprême où un frisson vous traverse comme une lance
vous transpercerait le corps. Votre cœur ne bat plus que par intermittences ; de grands moments troublés vous agitent dans une palpitation agonisante tout proche de la suffocation, vous ne
respirez plus, votre tête vous tourne, la syncope, le malaise, le perte totale de repères, une anomie radicale et voilà que vous touchez du doigt la mort en même temps que vous
embrassez l'éternité et pénétrez les entrelacs tourbillonnants d'un bonheur orgasmique. Une « noyade sublime », « un saut perpétuel», « un vertige bouillonnant ».
J'allais assister à une représentation ce soir-là, un soir chaud, lourd, néanmoins agréable, mais que la musique
viendrait alléger. Proche de l'orchestre, mon regard restait absorbé par chaque instrument et j'imaginai déjà le chef d'orchestre et les musiciens dans la fureur de l'interprétation. La salle se
remplît fort vite et l'on nous pria de déconnecté nos téléphones portables, ce qui à la limite ne présente aucun intérêt à mon récit, cher journal. Le chef d'orchestre fit alors son entrée,
moment extraordinaire, car dès lors tout va très vite, le voilà qu'il effectue un bref salut et que son visage se tend brusquement, respire profondément, les yeux levés, le corps étendu, les bras
déployés, et les premiers sons parviennent à nos oreilles bouleversées par cette intensité primordiale, monumentale.
Alors tout s'apaise, me voilà fort bien installé, confortable, le spectacle se dévoile admirablement, je ne peux
m'empêcher de lancer des regards pénétrant sur l'orchestre, sur le chef, avant de revenir à la scène. L'attente devient à cet instant un supplice inimaginable mais indispensable à l'exaltation
qui s'en suit. Évidement je suis hanté, mortellement, par l'idée de manquer le moment prodigieux, inexprimable, le paroxysme, la pyramidale scansion. Ainsi, l'acte II allait s'achever, j'étais
imprégné du spectacle scénique quand je tournais la tête - je ne l'avais fait de tout l'acte - du côté de l'orchestre et lorsque, brusquement, je vis le percussionniste s'emparer des
cymbales. Ça y'est me disais-je, étourdi par cette simple vision, ça y'est, je ne respirais plus, le moment était proche ; une montée en puissance s'effectuait d'ailleurs ; je tressaillis lorsque
les cymbales retentirent, la tentation était trop intense, je tremblais frénétiquement, ivre mort, ma vue s'égarait, ma vue se floua, je tombais dans les pommes poussant un râle de pure agonie,
un soupir pourpré de bonheur absolu.
Je fus réveillé par mon voisin qui n'osait trop me remuer et me demandait si ça allait. Mon premier réflexe fut de
lancer un regard sur le percussionniste qui avait d'ailleurs disparu. Je crus d'abord être victime d'hallucinations, mais non, il avait accompli sa tâche, prodigieusement. Et comme nous en étions
à l'entracte, je pouvais m'en aller à présent, j'avais été heureux; totalement, tendrement, tragiquement.
Marchant seul dans la nuit, j'entendais retentir d'innombrables fois dans ma tête le bruit des cymbales qui
m'avait transporté à des lieux au-dessus de l'humanité et de ce monde que je contemplais pleinement, auquel je me liais d'un lien mortel ; un souvenir de plus s'inscrivait dans ma
mémoire, convaincue que les vrais bonheurs sont ceux qui ne durent pas. Dommage que le violon ne me produise pas cet effet, me disais-je alors déjà languissant et nostalgique, car le bruit des
cymbales, qu'est-ce que c'est bon, mais alors, qu'est-ce que c'est court.
Volontés d'agir