Dans les plaines arquées du souvenir, dans ces heures d’attentes où blanchit la campagne, se trouve la plus pure géographie du monde, la plus totale
d’entre elle, le plus sublime, la vraie : la Surgéographie. Immense, épaisse, parfaite, admirable. Elle dessine une planète qu’on ne voit pas avec les yeux. Elle crayonne les traits complexes
d’un monde fait de déserts de lune, d’étés d’hiver, de nuages gorgés de soleil et de séismes en forme de caresse. Elle nous montre la Rustrie, pays
de tous les rustres, où vivent la plupart des hommes. De mornes plaines, de froides forêts, de tristes fleuves, longs, lents ; l’eau y coule grise et fadasse. Des villes immense, trop
grandes, sans âmes, toutes plissées de chaumes gluantes, pareilles d’astique et de chatoiement cendré, filées en d’interminables rues de névrose pour pénates en rang d’oignons, identiques,
jumelles, bidules en briques, carrés roulants qui puzzlent des perspectives fielleuses d’apocalypse tranquille. Pas fameux, les long boulevards qui s’enlacent dans ces traboules vides et boulés
d’insomnies, où somnolent en silence des flaques de flottes toutes ternes d’ennui et de fatigue, dont le seul éclat et le miroitement blême de nuages noires et blafards, qui, les cons, ont l’air
de s’être endormis dans ce ciel ; depuis des lustres, ils pendouillent pesants sans bouger d’un poil au dessus de ses tuiles mouillées de boue, en déversant par à-coups leurs larmes de pus,
jus houleux, froid tout gris : la pluie. Le ciel bleu est un souvenir qu’on commence à perdre, comme on perd le goût d’un bon vin, du rire ou de l’amitié. Les gens vivent reclus, hermétiques
solitaires dedans leur intérieur passés à la serpillière. On y pleure on y gueule. Ça ne sert à rien. C’est triste. Merde.
Les rustres
veulent tous aller en Chimérique. Le « nouveau monde », comme ils disent. C’est leur paradis, rempli de vigueur et de nouveauté. Du neuf, plus de pourris ni d’affreux quartiers mourants
silencieux dans l’amertume, rien que du joyeux drille chantant sous la pluie au pied fortins de grands gratte-ciels, droits tout fiers orgueilleux comme les Alpes. Les villes y sont devenues de
longues cordillères de bétons, lumineuses, qui se dressent devant la mer écrasée timide, crottée devant cette muraille de fer et d’acier fringante et puissante, qui s’élève le long des côtes,
Babel debout devant le vide et le désordre en ratatouille du rustre et vieux continent, sans sel, sans poivre, sans goût : sans rien. Les rustres, ils la veulent, la Chimérique. Et ils
donneraient tous pour aller un jour « là-bas ». C’est leur envie, leur but, leur espoir. C’est leur soleil, la Chimérique. Sans nuages, la Chimérique. Du ciel bleu, des étoiles la nuit.
Pas de pluie. De la chaleur de l’air pur, du vrai, du beau, du grand ; de celui qui donne du baume à la vie, de la joie dans l’air, du plaisir à s’emplir les poumons. C’est plus du blême, ni
du gris. C’est du vif, de l’ardent, la chimérique. C’est pas Chopin, c’est Mozart. Du moins en apparence : parce qu’au fond, la Chimérique, c’est l’horreur, l’enfer maculé de sang, miséreux,
pullulant pourri. Les beaux immeubles, les fenêtres bien belles, c’est du faux, du toc : la vérité, c’est derrière, dans l’ombre, caché l’hideuse vérité, l’âpre toute enguenillée, l’horreur
sans nom, minable, putois pitoyable. En Chimérique, on la cache, sous le tapis. Honte. Mais que faire ? Où aller ? Rustrie, non ! Chimérique, non plus ! Eh bien : en
Absurdie !
L’Absurdie,
le plus joli des pays ! Avec des fleurs. Plein ! Mais y’en pas beaucoup en Absurdie ! Ils sont bien rares ! Eh oui ! C’est des uniques. C’est les malins. Les Rustres et
les Chiméricains, ils les appellent les poëtes. Allez savoir pourquoi...
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