La haine s'use comme le diamant, à sa propre poussière, et cette poussière est en suspension dans le cours de la
vie.
Il est difficile de savoir réellement où notre soif ardente et par ailleurs aveugle nous conduit, que se soit à travers
les chemins discordants criblés de pièges et de gouffres sournois dont il est à vrai dire possible de s'arracher à la seule condition d'être de cette race machiavélique qui sait prévoir l'orage
même par beau temps ; ou que se soit sur les fleuves denses et sans surprises où l'on glisse, fier et majestueux, tel le roi accommodé à ce monde qu'il parcourt comme en en ayant une pleine et
totale confiance et connaissance. A cela il n'est point impossible d'ajouter autant de conduites qu'il y a d'hommes. J'en viens ici pourtant à évoquer la haine, la haine convulsive, là seule dont
on puis faire l'éloge ; la haine qui comme le désir se situe dans l'esprit de l'homme, la haine à la recherche de son objet. En vérité, je me suis demandé si il valait mieux être haït ou
haïr.
A l'origine de la haine, l'on puis trouvé fixement dressé en parabole l'attraction du jamais vu à l'origine du dégoût
répulsif, de l'épuration abjecte-détergente, de l'insupportable-momentané. Ce qui m'émeut au premier regard jeté sans doute en phase déconcentrée, c'est l'état que procure la haine, des frissons
de mépris, face à l'insolite détestable qui s'offre à notre coeur noirci par son indigeste vision qui le fait battre quadruplement plus. Freud nous renseigne sur le phénomène répugnant en
mobilisant la symbolique du pénis du père incarné par l'homme que vous repoussez inconsciemment d'abord, ensuite tyranniquement. Vous ne pouvez toléré sa seule présence qui vous pèse comme un
spectre anguleux. Pour en revenir à Freud, le pénis du père n'est que le phase originelle de la haine encore inconsciente ; car ce qui fait intervenir la conscience, c'est l'angoisse du sperme
contenu dans ce pénis menaçant. La peur d'être submergé par la bêtise hideuse de l'homme est constitutive de la haine.
Je m'étais rendu en mai 1934, avec Ritoucelli, au marché au puce de Nogeant-sur-Marne où, à ma grande surprise, je me
vis faire l'acquisition d'une paire de palme orangée de part et d'autre sur leur partie extérieure. Mon accompagnateur ne manifesta pas sa surprise, pourtant, à ses regards équivoques qu'il
dirigea vers moi à plusieurs reprises, il ne dissimulait évidemment un trouble que je perçus. Lorsque quelques mois après je me posais la question de cette acquisition saugrenue – d'autant plus
que je nage jamais parce qu'après je bois la tasse, alors – je compris par une association d'évènements antérieurs, le pourquoi de ce mystère aux palmes orangées. En vérité, je me rappelai que
j'avais la veille, chez Ritoucelli, refusé une orange qui m'avait paru suspicieuse. Ritoucelli la mangea et il est vrai qu'il s'évanouit. Sur ces entrefaites, je me senti suffisamment inutile et
je me souviens que je désirât violemment nagé dans une mer turquoise avec mon ami qui portait des palmes.
Ce qui est dans cette histoire si stupide, si poignante, c'est la réaction de Ritoucelli que j'allai voir deux jours
après l'acquisition de mes palmes. Il venait d'achever une statue qui représentait un homme qu'il avait vu au marché au puce et pour lequel il s'était surpris à ressentir de la répulsion. Il
avait, comme pour témoigner de son désir de « haïr » cet homme, sculpté l'ignoble personnage pour finalement l'éterniser et garder son souvenir haït. J'en viens au pathétique ;
Ritoucelli avait dans cette histoire, parce qu'il ne se souvenait plus de la forme des pieds de l'homme en question, remplacé ces derniers par des palmes orangées! Je lui fis remarqué la
curiosité et il me répondit qu'il n'avait pas fait cela sciemment.
La haine convulsive sera érotique-voilée, exposante-fixe, magique-circonstancielle ou ne sera pas.
Je vous souhaite d'être follement haït.
le 17 juin 1937, André Breton
Volontés d'agir