Tandis que luisait sur les prés verdoyants la douce écume chatoyante d’un
printemps qui sommeille, tandis que la poussière abricotée du vent qui se lève blanchissait les feuilles déployées, tandis que les jeunes pousses s’ouvraient au monde sous l’égide bienveillante
d’une renaissance dorée, tandis que l’ami rossignol sifflait joyeusement dans les cheveux du chaud soleil, tandis que les lilas violacées gagnaient du terrain sur les bégonia des prairies
orientales, tandis que mes œufs patientaient dans les antichambre de l’existence, douillettement couvés par la mère aimante que je suis, tandis que tout cela se déroulait comme un long ruban qui
défile, qui défile, moi, la poule, je pensai ! Je pensai au spectacle du monde, que je ne sentais qu’à travers mes sens, comme si je pouvais l’imaginer toute seule, perdue dans un néant
agonisant dans ma conscience cocufiée. Je pensais à cet âne qui beuglait, au mépris que je lui portais farouchement ; je pensai à cette oie, grande et majestueuse, et à la crainte qu’elle
m’inspirait ; je pensai à ce coq, fière et beau, élégant comme un arbre fruitier avant la cueillette… Je pensai à mes œufs, sous moi, à l’amour pur et sincère dont ils nimbaient ma
vie…
Et pourtant, à
cet instant, tiraillée par tous ces sentiments puissants, je ne me sentais pas exister. Je m’apparaissait à moi-même comme apparaît au spectateur une nuit pendant un feu d’artifice chinois. Je ne
comprenais pas le sang dans mes veines, ni l’air dans mes petits poumons et si je percevais dans l’atmosphère le bruissement caressant de mes plumes ondoyantes, ce n’était pas moi que
j’entendais, mais un bruit ! Et c’est là, alors que je ne distinguai qu’une infime partie de la tension qui m’animait, qu’un objet m’est apparue soudainement. Las bas, par terre, au loin,
posée comme de rien : une chose. Laissant là mes œufs sans protection, je décidai de m’approcher de cette étrangeté biscornue. Tout de suite, je la trouvai belle. Mais aucun mot ne pu la
définir, la caractériser. Elle me semblait une énigme posée devant moi. Un mystère total. Aussi sombre que lumineux. Elle ne ressemblait à rien de ce que j’avais déjà vu. Elle était la nouveauté.
De celle qu’on ne comprend pas. Il y avait une sorte de masse noire, arquée et boisée, d’où surgissait une grande surface polie et brillante. Les rayons du soleil s’y reflétaient en de larges
traient blancs et phosphorescents.
Je tournai autour de cette chose. Je m’en méfiai. Mais ça n’était pas de la pétoche : il se dégageait de cet objet un
mystère d’autant plus sinistre que j’y voyais une forme profonde du mal. La chose était impure. J’y voyais la fourberie, la flétrissure et le tourment. Cette chose là n’était pas bonne. Voilà ce
que je me disais. Rapidement, elle incarnait pour moi le vice et la perversité. Cette chose longue était trop belle et attirante pour être bonne ; je croyais y voir une méchanceté. Une
insidieuse dangerosité. Mais comme c’était beau ! Je m’approchai, oui, je me baissai vers elle. Je voulu y donner un coups de bec, mais je ne pus pas. Elle était comme intouchable. Il se
dégageait de ce bidule énigmatique une aura irradiée et néfaste. J’étais fasciné et pétrifié. Aussi, beaucoup de questions me hantèrent rapidement. Pourquoi est-elle là ? Quel est le but de
sa présence ici, à cet endroit précis ? A-t-elle ou non prit conscience de son existence ?
Mais
toutes ces questions restaient sans réponses. Je me donnai des tas de raisons, je donnais des tas d’hypothèses. Tellement que j’en savais encore moins qu’avant. Je regrettai d’être
venu !...un regret sincère. Le mystère me hantait. Il me remplissait de doute, tant et si bien que je qu’il me déchirait d’incertitude. Je devenais folle, et en même temps j’étais de
plus en plus lucide. Cette chose que je ne comprenais pas ! C’est elle ! L’incompréhension qu’elle m’inspirait, voilà ! Je ne discernai plus rien. Seul le sombre surgissait de ce
sol ensoleillé ! Devant cette chose inexpliquée, je crois que je me suis sentie, je me suis sentie vivre, et exister, toute entière ! Je percevais toute entière mon âme tournée vers
cette chose, concentrée sur elle comme une fouet qui claque sur la crampe d’un cheval ! Je m’entendais moi, je me sentais moi, devant cette chose absurde et sans sens, et je me perdais seule
dans l’immensité inexplorée de mon intériorité ! Au fond de ma propre conscience, voguant dans les arabesques voltées de mon essence ! Et dans un élan franc et métaphysique, aux confins
de la puissance de l’esprit, aux limites de l’entendement vernaculaire, je revenais sur mes œufs, qui existaient par moi, et par qui j’existai !
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